jeudi 6 août 2015

Sorcière !?, de Venko Andonovski (2007-2014)

C’est un article dithyrambique de Milan Kundera (dans Le Monde des livres, je crois) qui a attiré mon attention sur Sorcière !? de Venko Andonovski. Milan Kundera m’a déjà fait découvrir quelques romanciers majeurs du XXème siècle, tels Carlos Fuentes ou Hermann Broch. C’est donc avec une grande curiosité que j’ai commencé à lire ce roman traduit du macédonien, q (je dois avouer que je n’avais très probablement jamais lu de livre traduit du macédonien jusqu’à maintenant), défini sur sa couverture comme « un cahier d’écrivain ».

Milan Kundera, dans sa préface, définit Sorcière !? comme un « roman du troisième temps ». Il considère en effet que le premier temps de l’histoire du roman est la « période qui va de Rabelais jusqu’au commencement du dix-neuvième siècle », que le deuxième temps est celui du « grand roman réaliste » et que le troisième temps « arrive vers le commencement du vingtième siècle », notamment avec Franz Kafka et Hermann Broch (et probablement, suis-je tenté d’ajoute, avec Marcel Proust, Musil et James Joyce). Les romanciers de ce troisième temps refusent « d’obéir à la forme traditionnelle du roman comme à une nécessité ». Il ne s’agit plus seulement de « décrire un milieu et la vie d’un personnage », mais de « saisir l’insaisissable ». Pour cela, ces romanciers font exploser les formes traditionnelles et varient à l’envi les procédés narratifs employés, mélangeant allègrement récit et essai, prose et poésie, etc.

Vendo Andonovski part d’un drame qui a ensanglanté l’Europe entre le Xe et le XVIIIe siècles : le meurtre de près d’un demi-million de femmes considérées comme des sorcières. En 1633, en pleine Renaissance, alors que les Lumières ne sont pas loin (au moins à Paris et dans quelques capitales), ce massacre bat son plein. Le Padre Benjamin, théologien reconnu, ami du pape, de Galilée et de Descartes, est envoyé dans sa Croatie natale et se retrouve confronté à de tels crimes.

Dans cette Europe balkanique, loin des centres de décision européens, tiraillée entre Occident et Orient, où des hérétiques bogomiles peuvent se cacher derrière les masques plus officiels du catholicisme et de l’orthodoxie, le padre Benjamin va retrouver des aspects marquants de son passé (avant qu’il ne devienne un prêtre brillant à Rome) et va devoir remettre en question ses certitudes : les frontières entre le bien et le mal, entre Dieu et Satan, entre la chair et l’esprit, ne sont pas toujours aussi claires que ce qu’il pensait jusqu’alors. En confrontant ses certitudes théologiques à des cauchemars issus de son passé, à la réalité du mal, à la sensualité d’une jeune femme poursuivie par l’Inquisition et aux interrogations métaphysiques d’un vieil homme étrange, il sera obligé de se remettre radicalement en cause…

L’auteur entretient ce flou en multipliant les procédés et les points de vue narratifs. Le récit du padre Benjamin est relaté sous différents angles et avec différents styles, du procès-verbal de l’Inquisition à la poésie métaphysique. À ce premier récit s’en mêle d’autres, contemporains cette fois : un soi-disant auteur intervient dans la narration et dialogue avec un/le lecteur. Deux jeunes femmes détaillent de mystérieuses rencontres amoureuses. Tous ces fils narratifs s’entremêlent et le frontières se brouillent bien vite : qui écrit ? qui lit ? qui commente ? Au sein même de chaque fil narratif, où se termine la « réalité » et où commence le « récit » ?

Avec ce « cahier d’écrivain » aux multiples ressorts narratifs, Venko Andonovski aborde de manière originale et très vivante, voire dérangeante, le drame des sorcières et, plus généralement, bien des aspects de notre civilisation européenne, tiraillée depuis des siècles entre soif de justice et procès inquisitoriaux, entre attrait des lumières et irrationnel. Ce « roman » original et stimulant est une bien belle découverte.

mercredi 15 juillet 2015

Modeste et Pompon, intégrale (1955-1959, 2015), par André Franquin et quelques autres

André Franquin est largement reconnu (à juste titre à mon avis) comme un des plus grands auteurs de bande dessinée francophone de la deuxième moitié du XXe siècle. Et pourtant, une de ses œuvres importantes, Modeste et Pompon, était épuisée depuis des années. Elle avait fait l’objet de trois albums au Lombard peu après sa publication dans Tintin (en 1958, 1959, puis un album complémentaire en 1973), puis d’une réédition en quatre albums chez Glénat à la fin des années 1980. Tous étaient très difficilement trouvables depuis plusieurs années. Le Lombard a enfin eu la bonne idée de combler ce vide en éditant l’ensemble des gags en un seul album, accompagnés de quelques textes éditoriaux instructifs. On peut juste regretter qu’un nombre trop réduit des nombreux dessins que Franquin réalisa pour accompagner les albums (couvertures, quatrièmes de couverture et autres dessins promotionnels) soit inclus dans ce volume.

Petit rappel des faits : en 1955, alors qu’il était la star du journal de Spirou (dessinant pour celui-ci les aventures du célèbre groom éponyme et de nombreux dessins pour animer l’hebdomadaire), Franquin se brouille avec son éditeur pour une histoire de contrats (peut-on y voir la malédiction qui pèsera sur les contrats quelques années plus tard dans Gaston ?). Il décide alors de passer à la concurrence et propose ses services à Raymond Leblanc, éditeur du journal Tintin. Celui-ci saute sur l’occasion et l’accueille dans les pages de son journal. M. Dupuis, fort marri de ce départ, fit acte de repentance et, en jouant sur la corde sensible (très importante pour André Franquin) convainquit son auteur vedette de revenir chez lui. Résultat : en plus des deux pages hebdomadaires de Spirou et des dessins d’accompagnement pour l’hebdomadaire du même nom, Franquin dut réaliser en outre pendant plusieurs années une planche hebdomadaire de Modeste et Pompon.

Cette nouvelle série devint bientôt un pensum, au moins partiellement, pour Franquin surchargé. Il disait également que, faute de temps pour s’y consacrer autant qu’il aurait été pertinent, il ne développa qu’assez peu les caractères des personnages principaux. Des années après, il regrettait ainsi la psychologie un peu sommaire de Modeste, le bourgeois aisé, imaginatif et vantard, et de Pompon, la jeune fille rangée, douce et bien éduquée.

Je n’avais pas lu ces planches depuis près de 20 ans… J’étais donc curieux de les redécouvrir. Etait-ce vraiment une série faite dans la précipitation, une parenthèse mineure dans l’œuvre du maître de Marcinelle ? Et bien pas du tout ; encore une fois Franquin se montrait trop modeste (sans jeu de mot). Cette série éphémère a toute sa place dans le panthéon des œuvres de Franquin, qui y dévoile des facettes de son talent encore différentes de celles dont il faisait preuve par ailleurs.

Modeste et Pompon est la première expérience notable de Franquin de série de gags. Elle fut en effet créée quelques années avant Gaston. Si ce type de série est aujourd’hui largement représenté dans la bande dessinée, ce n’était pas du tout le cas à l’époque et si Franquin pouvait trouver des références, c’était essentiellement de l’autre côté de l’Atlantique (notamment la série Blondie de Chic Young, célébrissime à l’époque). On peut relever deux différences notables par rapport aux premiers Gaston : Jidéhem étant resté chez Dupuis, Franquin ne put s’appuyer sur lui comme il le fit pour Gaston (et pour Spirou). Le dessin de Modeste et Pompon est donc du pur Franquin, bien supérieur à celui des très nombreux gags de Gaston dessinés pour une grande part par Jidéhem. Franquin a déjà atteint une grande maturité dans son dessin, il a trouvé un style original (qui sera énormément copié) et son trait est particulièrement sûr. Pressé par le temps, il doit aller à l’essentiel. Le style adopté pour Modeste et Pompon est donc précis, élégant et sans fioriture. Une sorte de ligne claire franquinienne, en quelque sorte,

L’autre différence majeure avec Gaston est que Franquin délègue ne grande partie le scénario. Une bonne partie des gags sont scénarisés par quelques scénaristes réguliers (les jeunes René Goscinny et Greg, alors bien loin de la célébrité qu’ils acquirent ensuite) et d’autres plus occasionnels (Peyo, Tibet, etc.). Cependant, Franquin choisit (et adapte probablement) avec suffisamment de soin les scénarios qui lui sont proposés pour que la série reste parfaitement homogène.

Quant à la psychologie sommaire dont s’accusait Franquin, je ne la trouve pas si dommageable. Modeste et Pompon sont deux personnages en phase avec leur époque ; deux bourgeois aisés, soucieux d’accompagner la modernité des années 1950. 60 ans après, le sens de l’observation et du détail qui fait mouche de Franquin permet à cette série d’être un passionnant reflet d’une époque qui nous apparaît aujourd’hui à la fois bien loin et très proche.

Loin d’être une série mineure, Modeste et Pompon est donc une série fort drôle, pleine de tendresse, très élégamment dessinée, et qui nous offre un passionnant aperçu des années 1950 en Belgique.

lundi 25 mai 2015

La Nouvelle Encyclopédie de Masse, de Francis Masse (2014-2015)

Francis Masse est un auteur fascinant et unique. Je ne viens pas de le découvrir mais la lecture de La Nouvelle Encyclopedie de Masse (deux tomes publiés chez Glénat en 2014 et 2015) vient de me faire prendre conscience une nouvelle fois de l'immense talent de cet auteur trop méconnu.

Cette Nouvelle Encyclopédie est une version largement augmentée de L'Encyclopédie de Masse parue chez les Humanoïdes Associés en 1982. Elle reprend les planches initiales, datant majoritairement des années 1974 à 1978 (et parfois mise a jour pour cette nouvelle édition), ajoute notamment des récits publiés dans À Suivre dans les années 1985 à 1988 (et déjà partiellement compilés dans le recueil L'Art Attentat en 2007), ainsi que quelques planches inédites dessinées en 2014 et des photographies de sculptures (Francis Masse se consacre beaucoup à la sculpture depuis qu'il s'est plus ou moins retiré de la bande dessinée à la fin des années 1980.)

Il est passionnant de mettre ainsi en parallèle les œuvres dessinées pendant ces trois grandes périodes : le milieu des années 1970, le milieu des années 1980, puis l'année 2014. Entre les deux premières périodes, Francis Masse continuait à se consacrer à la bande dessinée, mais pour des récits de plus longue haleine publiés par ailleurs (On m'appelle l'Avalanche publié en 1983, Les Deux du balcon en 1985, La Mare aux pirates en 1987). Entre les années 1980 et maintenant, en revanche, Masse avait délaissé la bande dessinée pour se consacrer à d'autres activités, de la sculpture notamment. Il avait été découragé par le manque de succès qui entourait ses livres, pourtant (à mon avis) géniaux et uniques. J'ai découvert Masse en lisant Les Deux du balcon : je me suis alors rendu compte qu'il était possible de présenter certaines découvertes pointues de la mécanique quantique en vulgarisant intelligemment par le biais d'un court récit désopilant se déroulant dans une Venise fantasmatique ; je dois avouer que je ne me suis toujours pas remis d'une telle découverte. Malheureusement, trop peu de lecteurs partagèrent mon émerveillement. Trop complexe, trop verbeux, cela ne convient pas du tout aux lecteur habituels de bande dessinée, furent, semblent-il, les critiques subies par Masse suite à ses tentatives intempestives d'élargir les limites du médium. Grâce notamment à l'éditeur Glénat, Masse est revenu progressivement à la bande dessinée depuis plusieurs années ; d'abord en rééditant quelques-uns de ses chefs-d'œuvre, puis en rassemblant dans L'Art Attentat quelques récits publiés dans À Suivre. Il nous avait offert l'année dernière un récit inédit, Elle, qui ne ressemblait à rien de connu, ni en bande dessinée, ni même dans l'œuvre de Masse. Et voilà qu'en 2014, il revient au court récit absurde, qui l'a fait connaître dans les années 1970, lorsqu'il publiait dans Actuel, L'Écho des savanes, Fluide Glacial, Métal Hurlant et autre magazines d'avant-garde.

Comment caractériser en quelques mots l'art de Masse ? Il y a bien des façons de le faire. les deux points qui me marquent le plus sont probablement son sens de l'absurde et l'originalité des sujets qu'il aborde. Non seulement son esprit "nonsensique" lui permet de créer des situations délirantes et désopilantes, mais il s'en sert pour aborder de très nombreux sujets, souvent sérieux, rarement abordés en bande dessinée. Cela va du changement climatique (La Catastrophe du Titanic, 2014) à la situation de l'art contemporain et des critiques associés (L'art attentat, 1987), en passant par la résistance au changement de nos sociétés (vers la ligne 12, 1975) ou la crise du spectacle vivant Spectacle à petit budget, 1974). À chaque fois, l'humour absurde permet d'accompagner de façon drôle et légère une réflexion passionnante sur bien des sujets d'actualité.

Qu'il faille acheter et lire cette Encyclopédie me semble être une évidence, que l'on aime ou pas la bande dessinée. La seconde question qui peut venir à l'esprit est celle-ci : cela vaut-il le coupe d'acheter cette Nouvelle Encyclopédie pour ceux qui possèdent déjà les autres albums de Masse, L'Encyclopédie initiale et L'Art Attentat notamment ? Clairement oui. Quelques chiffres : cette Nouvelle Encyclopédie regroupe environ 270 pages des années 1974-1978 (déjà regroupées dans la première Encyclopédie), dont quelques-unes mises à jour en 2014, environ 115 pages des années 1983-1987 (dont 5 du recueil d'illustrations Les Dessous de la ville et environ 80 déjà parues dans L'Art Attentat, un récit de 15 pages de 1990, 58 pages de photographies de sculpture, 18 pages sur "L'après 68" ou l'évolution de la société pendant les dernières décennies et 58 pages inédites de 2014. Bref, une véritable somme, qui peut séduire les anciens amateurs de Masse comme les nouveaux !

vendredi 8 mai 2015

Alex Toth, Setting the Standard (1952-1954 ; 2011)

Alex Toth (1928-2006) est sans contexte un "dessinateur pour dessinateurs" (un "artist's artist", comme disent nos amis d'Outre-Atlantique) : pratiquement inconnu du grand public (en tout cas en France) mais particulièrement reconnu par les autres dessinateurs et extrêmement influent, encore aujourd'hui. Les lecteurs francophones ont pu découvrir certains de ses récits dans quelques aventures de Zorro, dans la toute première aventure de Torpedo, avant que Jordi Bernet ne prenne la relève, dans Bravo pour l'aventure publié par Futuropolis en 1981, malheureusement épuisé depuis longtemps, ou dans sa participation à quelques aventures de super-héros (Batman ou X-Men notamment)... Si ses œuvres sont actuellement relativement peu diffusées, son influence se fait en revanche très sensiblement sentir. Ainsi les récits super-héroïques dessinés par David Mazzucchelli (Daredevil - Renaissance et Batman - Année 1, tous deux sur scénario de Frank Miller) sont très proches de ce que dessinait Alex Toth 30 ans plus tôt. Plus récemment, Jean-Marc Rochette, entre autres, dessinateur du Transperceneige, n'hésite pas à rappeler son admiration pour ce grand précurseur.

Qu'a donc apporté Alex Toth pour être si influent plusieurs décennies après, malgré le manque de succès public ? Débutant sa carrière au milieu des années 1940, il n'eut jamais la chance de voir son nom durablement associé à une série marquante ou populaire. La seule exception fut son adaptation de la série télévisée Zorro de Walt Disney en bande dessinée, au milieu des années 1960. Il dessina certes quelques récits de super-héros DC (dont un épisode de Batman), mais ces travaux ne furent pas assez durables pour qu'il puisse bénéficier de la célébrité des dessinateurs de super-héros DC et Marvel de l'âge d'argent des comics (entre 1956 et le début des années 1970). Assez rapidement, il se consacra majoritairement au dessin animé et ne participa donc que très marginalement au boom de Marvel et DC dans ces années-là.

Setting the Standard compile tous les récits dessinés par Alex Toth pour l'éditeur Standard, entre 1952 et 1954. L'auteur est alors en pleine possession de ses moyens. Les histoires semblent aujourd'hui bien datées : il s'agit uniquement de (courts) récits complets. En moins de 10 pages, chaque histoire relate une passion amoureuse avec de multiples rebondissements, une invasion d'extra-terrestres, une aventure criminelle ou que sais-je encore.

Pourtant, à chaque fois, Alex Toth met tout son talent au service du récit. Il élabore attentivement la composition de la page, notamment pour soigner le rythme de son récit, choisit avec soin le moindre cadrage pour accroître la tension émotionnelle : il alterne plans d'ensemble et plans plus rapprochés, apportant notamment un soin particulier aux visages et aux mains de ses personnages en fonction de leurs émotions et de leurs relations entre eux (difficulté de communication ou période de plus grande entente, etc.).

Le maître mot pour Alex Toth est l'efficacité, l'économie de moyen. Dessinateur virtuose, il cherche pourtant à simplifier son dessin pour ne garder que ce qui est réellement efficace, ce qui sert le récit de la façon la plus directe. Et, malgré la simplicité des intrigues, les développements bien trop courts, on est vite captivé par ces intrigues sentimentales stéréotypées et datées, par ces mystères trop vite dévoilés. Alex Toth, en quelques traits bien sentis, nous a pris dans ses filets.

Enfin, ce qui ne gâte rien, l'appareil critique qui accompagne cet ouvrage, sans être particulièrement abondant, est très intéressant : l'ouvrage débute par un entretien avec Alex Toth et comprend quelques paragraphes de commentaires pour chaque récit. Ces textes s'appuient souvent sur des propos de l'auteur qui explicite sa démarche et les techniques qu'il a utilisées pour emporter l'adhésion du lecteur.

Un régal visuel et une superbe leçon de bande dessinée !

mercredi 8 avril 2015

Les Rêveurs Lunaires, de Cédric Villani et Edmond Baudoin (2015)

Edmond Baudoin a plus de 70 ans ; il a publié plusieurs dizaines d'albums, que j'ai tous lus, depuis près de 35 ans. Et, pourtant, il parvient encore à me surprendre. Son dernier ouvrage, Les Rêveurs Lunaires, réalisé en coopération avec Cédric Villani, est une grande réussite, d'une surprenante évidence.

Edmond Baudoin a multiplié les collaborations variées tout au long de sa carrière. Une de ses principales motivations pour développer ainsi les coopérations avec des partenaires variés réside dans sa peur de se répéter. Il a parfois l'impression d'avoir déjà exprimé tout ce qu'il avait à dire. S'appuyer sur les propos d'un autre, ou tout simplement réaliser un ouvrage à quatre mains, le force à sortir de sa zone de confort, l'oblige à explorer de nouvelles voies, de nouveaux discours. Il semblerait que ce soit Cédric Villani qui soit à l'origine de la présente collaboration ; il n'empêche qu'elle s'inscrit dans la lignée de celles qui l'ont précédée, tout en étant hautement originale. Il ne s'agit pas ici d'une collaboration avec un scénariste professionnel (comme Lob) ou un autre dessinateur (comme Céline Wagner ou Troubs), ou l'adaptation d'un roman un texte littéraire (comme ceux de Charles Perrault, Fred Vargas ou Bénédicte Heim). L'alliance entre Edmond Baudoin, qui a quitté l'école à 16 ans, et Cédric Villani, un des plus brillants scientifiques français, lauréat de la médaille Fields (l'équivalent du Prix Nobel pour les mathématiques) à 37 ans, séparés par plus d'une génération, n'était pas forcément évidente. Pourtant ces deux humanistes ont l'air d'être parfaitement en phase.

Les deux auteurs se mettent en scène pour discuter des questions morales que peut soulever la science et illustrent cette problématique en racontant un moment clé tiré de la vie de quatre génies qui ont eu un rôle déterminant lors de la deuxième guerre mondiale : Werner Heisenberg, Alan Turing, Leo Szilard et Hugh Dowding.

Ce livre n'est pas forcément facile d'accès. Les deux auteurs ont clairement choisi de faire confiance à l'intelligence et à la curiosité de leurs lecteurs. Les pavés de texte occupent une bonne partie des pages ; ces textes contiennent de nombreuses explications physiques mathématiques complexes et cette suite d'équations pourraient rebuter quelques-uns des nombreux lecteurs qui n'y comprendraient rien ; enfin Baudoin n'a pas choisi son dessin le plus "aimable", le plus "joli", ce qui est normal vu le sujet abordé (la deuxième Guerre Mondiale et les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki). Pour décrire ces débats intérieurs, ces décisions qui ont conduit à des centaines de milliers de morts et ont eu une influence déterminante sur l'issue de la guerre, il adopte son style le plus sombre, tout en multipliant, comme il le fait souvent, différentes techniques de dessin.

L'alchimie prend : le texte est passionnant, mettant en lumière des aspects peu connus, mais déterminants, de la deuxième Guerre Mondiale. Cédric Villani nous fait partager à la fois l'enthousiasme de ces savants pour quelques équations qui ont changé le monde, et leurs questionnements intérieurs. Chacun des quatre chapitres nous fait partager les doutes et les fiertés d'un de ces quatre génies, saisi à un moment clé de son existence. L'ouvrage s'enrichit en outre de récits secondaires tressés d'un chapitre à l'autre : certains personnages sont cités dans plusieurs chapitres, certains événements clés apparaissent à plusieurs reprises. Enfin, Baudoin parvient à mettre son dessin au service de cette matière si riche. Il n'est pas facile d'illustrer pendant des pages le questionnement intérieur d'un scientifique seul dans sa chambre. Le risque est grand de tomber dans la métaphysique de bazar ou le didactisme verbeux. Ce livre évite magistralement ces écueils. Baudoin sait composer des pages qui ne sont pas écrasées par le texte, malgré l’abondance de celui-ci. Il utilise toute la puissance de son imagination pour enrichir la narration de nombreuses métaphores, puissantes et évocatrices. L'exemple qui m'a le plus marqué se situe dans le premier chapitre : Werner Heisenberg monte dans sa chambre. Il vient d'apprendre que les Américains ont lâché une bombe atomique sur Hiroshima. Il fait partie de ceux qui ont réfléchi pendant des années à la création d'un tel monstre. Et lorsqu'il arrive dans son bureau, les ombres nocturnes font apparaître l'image du monstre de Frankestein...

Edmond Baudoin et Cédric Villani défriche magistralement des sentiers très peu explorés en bande dessinée (ou même au cinéma ou en romans). Ils parviennent à rendre vivants et passionnants les moments d'angoisse et de doute de trois scientifiques et d'un militaire méconnus.

mardi 10 février 2015

Ici, de Richard McGuire (2015)

J'ai évoqué, il y a peu, Here, le récit publié il y a 26 ans dans Raw par Richard McGuire. Un quart de siècle plus tard, l'auteur a décidé d'étendre son récit, passant de 6 pages à près de 300.

Le livre vient d'être publié en français, quelques mois seulement après la publication aux États-Unis. L'ouvrage est très proche du récit originel de 1989 dans la mesure où il reprend le même principe : chaque page décrit exactement le même endroit (le Ici du titre), occupé en ce début de 21ème siècle par le coin d'une pièce, avec le même angle de vue, mais à des époques différentes, séparées par des années, voire des siècles ou des millénaires (de l'apparition de la Terre à un futur lointain, en passant par la préhistoire, la vie d'Amérindiens, les colons, la construction de l'habitation contemporaine, en place du début du 20ème siècle au début du 21ème, puis sa disparition et l'apparition d'un monde nouveau). À l'intérieur de cette case-page, l'auteur insère des vignettes qui dépeignent exactement le même lieu que la part de la case où elles sont placées, mais à une époque différente.

Le principe était intellectuellement très attirant pour un récit court. Mais le risque était a priori élevé de déboucher sur un exercice de style un peu froid lorsque ce même principe de base est décliné sur plusieurs centaines de pages. Il n'en est heureusement rien. Les deux différences majeures entre le récit de 1979 et celui de 2015 sont la longueur, comme je l'ai déjà dit, et le passage du noir a blanc à la couleur.

La longueur accrue permet de donner plus de profondeur au passage du temps. Les personnages récurrents prennent plus d'épaisseur, nous imaginons un peu mieux certains pans de leur existence. L'attention portée aux détails de design, des papiers peints au mobilier en passant par les vêtements, permet de donner davantage de corps au flux des années.

La couleur apporte également un plus considérable. Entre Edward Hopper et Chris Ware (qui est l'un des plus grands admirateurs de Here et qui se réclame ouvertement de son influence), Richard McGuire prouve à chaque page ses talents de coloriste. Les couleurs sont relativement douces et apportent leur part de mélancolie à l'ensemble. Le jeu sur la lumière et la juxtaposition de cases dépeignant le même lieu mais à des périodes différentes permettent de riches jeux de couleurs.

Comme n'ont pas manqué de le signaler déjà quelques lecteurs, Ici place dès le début de l'année la barre très haut : Richard McGuire nous livre en effet un ouvrage qui, en plus d'être absolument hors norme et de renouveler très significativement le langage de la bande dessinée (même si ses innovations ont déjà été diffusées par certains des admirateurs du récit publié en 1989, Chris Ware en tête), nous offre une œuvre magistrale, à la fois recueil de tableaux d'une grande beauté, peinture socio-historique et magnifique évocation poétique du temps qui passe. Ne cherchez plus le Grand Roman Américain, il est Ici.

mercredi 4 février 2015

Festival d'Angoulême 2015

Le festival international de la bande dessinée d'Angoulême vient de s'achever.

Parlons tout d'abord de la récompense la plus prestigieuse, le grand prix du festival d'Angoulême, qui récompense un auteur pour l'ensemble de son œuvre. On se souvient peut-être que le mode d'élection de ce grand prix a évolué récemment (j'en parlai en 2013 et en 2014 déjà) : auparavant coopté par l'académie des grands prix, constituée de tous les lauréats des années précédentes, il est maintenant élu par l'ensemble des auteurs. Et cela change bien des choses. Pendant des années, les grands prix étaient choisis très majoritairement dans un cercle de dessinateurs français se connaissant relativement bien. L'année dernière, à l'issue d'un scrutin mixte (mélangeant vote des auteurs et de l'académie), deux prix furent attribués, dont un prix spécial du 40e anniversaire a Akira Toriyama, auteur de Dragon Ball. Cette année, seuls les auteurs votèrent. Les trois finalistes furent un scénariste britannique, Alan Moore, un Belge, Hermann, et un autre Japonais, Katsuhiro Ōtomo. Cela change des palmarès précédents, le grand prix n'ayant jamais été attribué à un scénariste ou un Japonais et très majoritairement à des Français.

Katsuhiro Ōtomo mérite clairement ce grand prix. Ses œuvres majeures en bande dessinée, Domu et surtout Akira, ont fortement marqué le monde de la bande dessinée, aussi bien au Japon qu'en Europe ou ailleurs. Son style hyper réaliste, la violence et la puissance de ses scènes d'action (des poursuites à moto aux destructions de quartiers entiers) sont extraordinaires. Il a très significativement contribué à faire apprécier les mangas en France et a beaucoup marqué certains auteurs francophones majeurs, de Frank Pé à Moebius (voici au moins un membre de l'Académie des grands prix qui aurait soutenu le choix de cette année...).

Quant aux Fauves... Le prix spécial du jury pour Building Stories, de Chris Ware, qui dominait largement le reste de la sélection, est bien entendu amplement mérité. Je ne lis plus depuis des années les livres de Riad Sattouf (avec une exception pour Pascal Brutal, sauvé d'une certaine manière par son humour excessif et son outrance délibérée) et n'ai donc pas d'opinion très arrêtée sur l'Arabe du futur, lauréat du Fauve d'or. Avec le Fauve de la série attribué à Last Man, pastiche français de manga, le jury récompense une série résolument populaire ; pourquoi pas ?

Il faut également relever le prix Charlie Hebdo de la liberté d'expression, attribué à Charb, Wolinski, Cabu, Tignous, Honoré, récemment assassinés...

Le palmarès complet est disponible ici.