mardi 19 août 2014

Jean Giraud - Moebius et son utilisation de la photographie

Jean Giraud s'est toujours appuyé sur une abondante documentation photographique pour dessiner ses œuvres. De nombreux dessins, dont certains parmi les plus célèbres de cet auteur, sont des adaptations relativement fidèles de photographies. Parmi les cas les plus marquants, on peut citer le superbe panoramique de la page de garde de albums de Blueberry, adapté d'une photographie de son ami Jean-Claude Mézières (le dessinateur de Valérian), à cheval aux États-Unis, que celui-ci lui avait envoyée.

On peut penser également à la couverture de Chihuahua Pearl, imitée d'une publicité pour un dentifrice (!).


Cette utilisation intensive de la photographie appelle quelques remarques : D'une part, cela met en évidence que cette pratique n'est pas nouvelle chez les auteurs de bande dessinée et est bien antérieure au développement de la photographie numérique, qui simplifie encore le procédé.

D'autre part cette utilisation de photographie, bien loin de pouvoir être assimilée à une copie servile, ne diminue en rien la force de l'acte créateur du dessinateur. En effet, Jean Giraud savait excellemment transcender ses sources. Il était capable d'unifier par son style l'ensemble des dessins et ne laissait rien transparaître de la diversité de ses sources. Le cas le plus marquant est celui du visage de Blueberry. Il a dit lui-même qu'il s'était appuyé sur les photographies de très nombreux individus, souvent des acteurs de cinéma, pour dessiner Blueberry : Belmondo, bien sûr, mais aussi Charles Bronson, Clint Eastwood, etc. Il leur ajoutait le nez cassé et la tignasse rebelle de son personnage et le tour était joué !

Il avait d'ailleurs déclaré au journal Le Monde en 2010 : "Le cinéma est le réservoir d'images de Blueberry. J'ai toujours essayé, dès mon plus jeune âge, de faire du cinéma sur papier. (...) Concernant le personnage, je lui ai donné les traits de nombreux acteurs à la mode de films d'action : Belmondo bien sûr, mais aussi Bronson, Eastwood, Schwarzenegger… J'ai même utilisé Keith Richards (le guitariste des Rolling Stones) ou Vincent Cassel (qui a campé le rôle de Blueberry au cinéma). A chaque fois, je rajoutais un nez cassé, ainsi qu'une coupe de cheveux à la Mike Brant !" (Article "Les dessins de Moebius par lui-même", publié en octobre 2010).

L'autre élément qui m'impressionne est que, même si globalement son dessin ressemble globalement beaucoup à la photographie dont il s'est inspiré, il a cependant modifié l'image d'origine pour lui donner plus de mouvement, plus de vie. En quelques changements qui semblent souvent minimes, il parvient à transformer des photographies parfois presque banales en images extrêmement marquantes.

Prenons par exemple la page de garde des albums de Blueberry : la photographie est impressionnante, certes mais peut sembler un peu plate. Giraud lui donne un relief extraordinaire en enrichissant le paysage, en complexifiant l'organisation des rochers de l'arrière-plan et en peuplant le ciel de nuages. La composition de l'ensemble y gagne une puissance extraordinaire. Plus subtil encore, la position du cavalier est très légèrement modifiée, la tête est légèrement plus droite et le bras droit un tout petit peu plus plié que sur la photographie, les ombres sont plus marquées ; le dessin prend ainsi plus de relief et, surtout, le personnage semble avoir plus d'assurance, il gagne en sûreté de soi. De cavalier réel, il devient personnage héroïque...

.

Dans le dessin de Chihuahua Pearl ci-dessus, le sourire est modifié : la bouche est redevenue symétrique, le maquillage et les yeux sont un peu changés, les sourcils sont ajoutés ; toutes ses modifications concourrent à renforcer l'aspect dominateur et sûr de lui du personnage. Nous avons affaire à une croqueuse d'hommes...

Autre exemple, cette fois à partir d'une photographie illustrant un western (voir ci-dessous). Les deux images sont très proches mais la position du personnage est légèrement modifiée dans le dessin : les jambes, notamment, sont un peu plus fléchies. Cela donne à Blueberry un mouvement et un dynamisme significativement accrus.

Encore une fois, le dessin semble être encore plus plein de mouvement et de vie que la photographie...


dimanche 10 août 2014

Barbarella, tome 2 : Les Colères du Mange Minutes, de Jean-Claude Forest, et ses différentes versions (1967-1995)

Je vous parlais il y a peu des différentes versions du premier tome de Barbarella. Celles du deuxième épisode de notre exploratrice de l’espace, quoi qu’un peu moins nombreuses, sont intéressantes à suivre également.

Ce deuxième tome, Les Colères du Mange Minutes, n’a pas eu le même retentissement que le premier. Pourquoi cet intérêt moindre ? L’effet de surprise était passé, le livre n’a pas été adapté à Hollywood, que sais-je encore ?

Pourtant cet album n’a pas à rougir devant le premier ; j’ai même tendance préférer Les Colères du Mange Minutes à Barbarella : un récit unique court tout au long de l’album, alors que le premier était composé de plusieurs histoires indépendantes. Cette longueur accrue de l’histoire permet de donner plus d’épaisseur à certains personnages, Narval notamment, et de multiplier les rebondissements. Et cela n’empêche nullement l’auteur de multiplier, comme il sait le faire avec son art unique, les situations, les créatures et les personnages les plus fantastiques, de Lio, la jeune fille collectionneuse d’images (dont le nom inspira son pseudonyme à une jeune chanteuse) au Mange Minutes lui-même. La personnalité et les émotions de Barbarella, tombée amoureuse de Narval, personnage aux motivations pas toujours claires, sont richement décrites également. Il s’agit d’un classique de la science-fiction luxuriante poétique chère à Forest : la richesse de son imagination semble sans limite, de nouveaux mondes sont sans cesse créés sous nos yeux.

Même si les éditions de ce deuxième tome furent nombreuses, il fut moins modifié que le premier. J’ai donc moins cherché à mettre la main sur les différentes éditions et ai donc quelques incertitudes sur le type et l’ampleur de certaines modifications, notamment en ce qui concerne les couleurs.

La prépublication de l’album fut elle-même mouvementée. Le premier chapitre fut publié dans Les Chefs-d’œuvre de la bande dessinée (anthologie Planète) en 1967. Puis l’intégralité de l’histoire parut, en épisodes, dans Linus en Italie, à partir d’octobre 1967, et dans V Magazine en France peu après. La planche 2 fut publiée uniquement dans Linus et en fut pas reprise dans l’album.

Ci-dessus, page inédite en France

La première version en album intervint tardivement, en 1974, aux éditions Kesserling. C’est clairement la version à privilégier. Nous sommes au milieu des années 1970, au moment de la publication des aventures d’Hypocrite dans Pilote (en 1972 et 1973, puis en album chez Dargaud en 1973 et 1974). Les Colère du Mange Minutes bénéficient alors des mêmes couleurs « psychédéliques » que les aventures de l’autre grande héroïne de Forest : les couleurs vives et unies propres à l’époque mettent très bien en valeur les aventures délirantes de Barbarella et de son cirque (dans cet album, elle est en effet à la tête d’un cirque en tournée dans l’espace…).

En 1975, l’album est réédité, en noir et blanc au Livre de poche en 1975 (en noir et blanc).

Au début des années 1980, il est réédité, en couleurs (sont-ce les mêmes que les couleurs originales ? je ne sais pas), dans la collection 16/22 de Dargaud, découpé en trois volumes : Les Colères du Mange minutes en 1980, Narval coule à pic en 1981 et Adieu Spectra en 1982.

L’album est réédité en 1985 aux éditions Dargaud, dans la collection « Les Héroïnes de la bande dessinée », avec une nouvelle couverture, à la composition beaucoup moins originale que la première. J’imagine que l’album est modifié comme Barbarella à l’époque : retouches par Forest qui hachure excessivement ses dessins initiaux et couleurs pastel de Danie Dubos. Le visage de Barbarella est parfois légèrement durci ; seins et poitrines sont gonflés ; l'héroïne n'arbore plus qu'une seule combinaison, toujours identique.

Enfin, comme pour le premier tome, le comble de la mauvaise réédition (hors édition de poche, certes) est décernée aux Humanoïdes Associés : les hachures de l’édition Dargaud sont conservées, mais les couleurs sont retirées et la qualité de l’impression est médiocre. Encore une fois le dessin, pourtant initialement vif et superbe, est écrasé et peu lisible.

On peut noter également qu'à la demande du collectionneur qui possédait la planche 14, Forest en avait redessiné le dessin central en 1993. Cette case modifiée n'a pas été intégrée à la réédition de 1995.

Ci-dessus, case inédite en album, redessinée en 1993

Jean-Claude Forest et Barbarella méritent amplement d’être recouverts Mais pour cela, ces albums nécessitent d’être édités de façon correcte, ce qui n’a pas été le cas depuis une quarantaine d’années…

(P.S. : Je dois encore noter que L'Art de Jean-Claude Forest, de Philippe Lefèvre-Vakana, est une source d'information et d'images précieuse...)

vendredi 8 août 2014

Jean-Luc Godard épistolier, les arts du récit et les genres négligés

Cette année, pour annoncer qu’il ne viendrait pas au festival de Cannes pour défendre L’Adieu au langage, Jean-Luc Godard a envoyé une lettre à Gilles Jacob et Thierry Frémaux. Bien entendu, venant de lui, ce fut une lettre filmée. Et, de même que les grands écrivains considèrent les lettres comme un genre littéraire à part entière, Jean-Luc Godard nous a montré qu’il considère les lettres comme un genre cinématographique à part entière. Sa lettre, intitulée « KHAN KHANNE sélection naturelle » est en effet un grand moment de cinéma, à la fois pour sa valeur intrinsèque et pour tous les chemins encore inexplorés qu’elle montre aux autres réalisateurs.

On n’attend pas d’une lettre de vérités définitives, un essai clairement argumenté, débouchant sur des conclusions claires et univoques. Une lettre, et celle de Godard comme les autres, est comme un moment de conversation cristallisée. Deux personnes (ou plus), surtout quand elles se connaissent comme c’est le cas ici avec Godard, Gilles Jacob et Thierry Frémaux, poursuivent une conversation, commencée parfois longtemps auparavant, et rarement conclue par la présente lettre. Celui qui écrit la lettre pose des questions, répond à d’autres. Plus les deux personnes se connaissent, plus le message peut être chargé d’émotion. La lettre de Godard en est rempli, d’autant plus qu’elle aborde un sujet, le cinéma, qui est très cher à son destinataire comme à son expéditeur.

Ces quelques minutes de cinéma constituent donc, à mon avis, à la fois une grande réussite cinématographique et une lettre qui peut être comparée à certains des sommets de l’art épistolier… Mais, devant la grande réussite de Godard avec ce court-métrage, je n’ai pu m’empêcher de m’interroger : pourquoi un genre comme la lettre est-il si peu abordé au cinéma ? D’autant plus qu’avec la généralisation de la vidéo sur smartphone, les difficultés techniques n’entrent même plus en ligne de jeu… Et je me suis fait la réflexion que le cinéma, comme la bande dessinée, souffrait d’être cantonné, quasiment depuis sa création, à un nombre fort réduit de genres…

Le cinéma et la bande dessinée sont essentiellement considérés comme des arts du récit : il faut une trame narrative, des personnages (parfois un seul) qui parlent, qui narrent une histoire, par leur parole ou leur actes. Ces deux arts se sont donc spécialisés dans les récits, qu’il s’agisse de récits de fiction, ou de récits véridiques (histoire, biographies). Le cinéma a également, depuis longtemps, investi le champ du reportage. La bande dessinée s’y est mis aussi, plus récemment (et pas forcément de façon très adéquate, mais c’est un autre débat). Mais encore une fois, il s’agit d’un récit : le journaliste raconte ce qu’il voit, et fait parer des personnes qui racontent une partie de leur histoire.

À côté de cela, que de genres inviolés, que de champs inexplorés ! Pourquoi le cinéma et la bande dessinée n’ont-ils pas davantage investi le domaine de l’essai (hormis les récits historiques dont je parlais plus haut ; essai didactique, réflexion philosophique), de la lettre ou de la poésie, par exemple ? Bien évidemment, il y a quelques exceptions, parfois d’éclatantes réussites, même. Mais ces exceptions sont bien rares.

L’essai didactique est apparu depuis longtemps comme une des potentialités de la bande dessinée. Will Eisner a abandonné le récit d’aventure, et son magnifique Spirit, au début des années 1950 pour développer la bande dessinée didactique, notamment à destination de revues militaires. Plus récemment L’Art Invisible, de Scott McCloud, a connu un grand retentissement. Au-delà des thèses avancées, plus ou moins discutables, il eut le grand mérite de montrer que l’on pouvait parler de bande dessinée en bande dessinée. Les deux volumes suivants (Réinventer la bande dessiné et Faire de la bande dessinée) présentaient un intérêt bien inférieur ; faiblesse des idées que l’auteur mettait en image ou incapacité intrinsèque de la bande à développer des idées abstraites de façon didactique et rationnelle ? Je penche pour la première hypothèse mais le doute est permis. Philippe Squarzoni s’est fait une spécialité de dessiner des albums explicitant les thèses sous-tendant son engagement politique (Garduno, en temps de paix, Zapata, en temps de guerre, Torture Blanche). Mais le récit à la première personne restait au premier plan ; c’est au sein d’un récit de vie que s’inscrivent les arguments didactiques ; nous restons donc, au moins partiellement dans des livres ou le récit prime. Fabrice Neaud a réussi quelques courts essais dessinés (J’appelle à un octobre rouge, publié dans un hors-série de Beaux-Arts magazine en 2004, notamment). Mais ils relèvent plus du pamphlet, très critique, que de l’argumentation posée (j’ai d’ailleurs consacré un article, disponible ici, à ces essais dessinés).

Je connais moins les tentatives similaires au cinéma. Il me faut au moins signaler une rare mais éclatante réussite, celle de des Histoire(s) du cinéma de Godard (encore lui…). C’est une histoire, me direz-vous, nous restons donc dans le récit, récit historique sur l’art, certes, mais récit tout de même. Et bien pas du tout. Ces huit moyens métrages ne sont nullement une histoire chronologique du cinéma mais un assemblage d’aphorismes, de sons et d’images (certaines provenant de films, d’autres non) qui constitue une réflexion très personnelle et particulièrement poétique de Godard sur la vie, l’art et le cinéma. Mais je ne m’étendrai pas plus longuement aujourd’hui sur ces Histoire(s), cela nous mènerait trop loin…

Edmond Baudoin a publié une correspondance dessinée, La Diagonale des jours. Mais, comme il me le disait un jour, il regrettait lui-même que des tentatives similaires à la sienne ne soient pas plus nombreuses. Au cinéma, je ne connaissais pas d’exemple de lettre filmée avant celle de Godard, mais il en existe sûrement quelques-unes.

Quant à la poésie, elle n’est bien évidemment pas absente du cinéma ou de la bande dessinée. De nombreuses œuvres peuvent être considérées comme ayant un contenu poétique très fort, des films d’Ozu à ceux d’Antonioni, des bandes dessinées de George Herriman (Krazy Kat) à celles d’Edmond Baudoin (notamment Le Chant des baleines ou Les Essuie-glaces. Mais en existe-t-il beaucoup qui, comme de nombreux poèmes, ne racontent pas une histoire, mais cherche à dépeindre une sensation, un simple moment, une émotion ? qui tentent de capter un moment de pure beauté en convoquant une impression fugitive et la force d’évocation de mots choisis ? Encore une fois, il faut bien admettre que peu d’œuvres de cinéma ou de bande dessinée s’émancipent ainsi du récit…

Certaines histoires de Moebius, dessinées sous l’emprise de la drogue dans les années 1970 relèvent davantage de l’écriture automatique chère aux surréalistes que des récits traditionnels de l’école franco-belge dominants à l’époque. Au cinéma, certaines œuvres de Michelangelo peuvent parfois s'approcher davantage d'un poème filmé que d'un récit solidement construit sur le plan narratif (on peut penser au Désert Rouge notamment) ; certains films récents de Terrence Malick s’éloignent parfois de la narration pour se rapprocher de la contemplation (je pense notamment à Tree of Life où le récit, souvent flou, s’estompe en grande partie pour se fondre dans une évocation abstraite de la beauté de la vie).

Que conclure de tout cela ? D’une part, que le cinéma et la bande dessinée, après plus d’un siècle d’existence, ont encore de nombreux champs à explorer. D’autre part, qu’un jeune homme de 84 ans, Jean-Luc Godard, nous ouvre encore certains sentiers inconnus…

samedi 19 juillet 2014

Les versions successives du premier tome de Barbarella, de Jean-Claude Forest (1962-1995)

Après mon post sur "Les mystères des différentes versions de Barbarella, de Jean-Claude Forest", j'ai voulu en savoir plus et je me suis procuré les différentes versions des deux premières aventures de Barbarella... Parlons aujourd'hui de la première, celle qui a lancé le mythe, notamment grâce au fait qu'elle a inspiré le film de Roger Vadim. On dénombre une bonne demi-douzaine de versions initiales.

1) La version initiale a été publiée en 8 épisodes dans V Magazine en 1962, pour un total de 64 pages. Version en bichromie. Je n'ai pas pu me procurer cette version car les numéros de V Magazine sont rares et relativement chers. À cette époque, Jean-Claude Forest menait de nombreuses activités de front (une bande quotidienne dans France Soir, quelques planches de Bicot, des illustrations pour Alfred Hitchock magazine et Bonjour Bonheur, des couvertures pour Le Rayon Fantastique, Le Livre de poche et Fiction. Il considèrera avec le recul que certains dessins de Barbarella n'étaient pas suffisamment réussis et en redessinera quelques-uns pour la parution en album.

Ci-dessous, deux versions de la case centrale de la page 23 : telle qu'elle a été publiée dans V Magazine en 1962 et telle qu'elle a été redessinée pour l'album en 1964.

2) Première publication en album, en 1964, au Terrain Vague. L'album passe de 64 à 68 planches. Cette version est également en bichromie ; chaque chapitre est colorié avec une couleur différente. Comme indiqué plus haut, certains dessins ont été redessinés par rapport à la version de V Magazine. Je n'ai pas acheté non plus cette version, qui se trouve facilement sur Internet, mais à des prix relativement élevés. En revanche, il est très facile de trouver sur la Toile des scans de l'intégrale d'une version en anglais, basée sur cet album initial. Après comparaison détaillée des différentes versions, c'est bien à celle-ci que va ma préférence...

3) En 1968, l'album est réédité chez Eric Losfeld Editeur, avec les photos du film en couverture (il y avait déjà eu une réédition en 1966 ; j'imagine qu'elle était identique à l'édition de 1964). Jean-Claude Forest continue à modifier son œuvre et il faut bien avouer qu'à partir de ce moment, cela ne vas pas améliorer l'album... Suite à des interdictions par la censure et à la sortie du film de Vadim, l'album est modifié : Barbarella n'apparaît plus nue : elle porte toujours au moins une culotte et un soutien-gorge. Le livre est toujours en bichromie.

4) En 1974, l'album est publié au Livre de poche, avec une nouvelle couverture (un simple dessin de Barbarella). Cet album est souvent appelé C'est elle !, à cause du phylactère qui apparaît sur le dessin de couverture (quel titre laid, surtout par rapport aux titres si bien trouvés des autres albums de Forest...). Les ajouts de 1968 sont supprimés. D'après ce que je sais, la bichromie disparaît et les cases sont remontées pour s'adapter au nouveau format.

5) En 1984, Dargaud édite le livre (dans la collection "Les héroïnes de la bande dessinée"), qui est lourdement modifié. Le visage de Barbarella est systématiquement modifié, pour lui donner les traits qu'elle a dans Le Semble Lune et Le Miroir aux tempêtes, parus dans l'intervalle. Son visage est donc plus dur : menton plus affirmé, ailes du nez plus marquées et chevelure plus touffue. Alors qu'elle changeait parfois de tenue dans la version initiale, elle conserve maintenant toujours la même combinaison spatiale. L'érotisme est accentué et elle prend des formes. D'autres personnages sont également modifiés, notamment quelques hommes dont la chevelure s'épaissit. Jean-Claude Forest charge en outre la plupart des dessins de hachure supplémentaires. La position de certains phylactères est modifiée. Enfin, l'album est colorié par Danie Dubos. Je dois avouer que je ne suis pas très séduit par ces couleurs : les nombreux dégradés et le choix des couleurs sont parfois étranges.

6) L'album est publié aux éditions J'ai Lu en 1988, à l'époque où les éditeurs, convaincus que les livres de poche constituent un vrai débouché pour les bandes dessinées, rééditent des centaines d'albums dans ce format pourtant si mal adapté (à cause du remontage des planches rendu nécessaire par la différence de taille des pages entre le format original et celui des éditions de poche...).

7) En 1995, les Humanoïdes Associés rééditent les deux premiers volumes en un seul livre. La dégradation de l’œuvre se poursuit : on repart de la version Dargaud, mais en supprimant les couleurs ; les dessins, conçus pour la bichromie y perdent beaucoup en clarté. En outre l'impression est de mauvaise qualité et les traits sont souvent trop nets. Résultat : les dessins souffrent d'un réel problème de lisibilité et le trait de Forest, si vif et alerte, n'est pas du tout respecté...

On note donc une dégradation dans les versions successives, légère en 1968, plus nette en 1984 et encore accentuée en 1995... Je ne peux m'empêcher de continuer à m'interroger sur la responsabilité de l'auteur dans ces dégradations. Un commentateur de mon post précédent m'écrivait qu'il était payé à la retouche. Serait-ce suffisant pour expliquer des ajouts maladroits ? Quoi qu'il en soit, pouvons-nous espérer maintenant une version restaurée à l'avenir ? L'idéal serait même un album avec la version de 1964 et des éléments de comparaison avec les autres versions...

(P.S. : Je dois encore noter que L'Art de Jean-Claude Forest, de Philippe Lefèvre-Vakana, est une source d'information et d'images précieuse...)

dimanche 22 juin 2014

Carnation, de Xavier Mussat (2014)

L'autobiographie en bande dessinée a connu un âge d'or pendant une dizaine d'années, du début des années 1990 aux débuts des années 2000. Depuis, à quelques notables exceptions près, une tendance que l'on pourrait qualifier rapidement de "blog BD" s'est imposée, se transformant rapidement en mode. Et la plupart des auteurs créant des œuvres autobiographiques riches et profondes ont, pour des raisons diverses, réduit leur production (Fabrice Neaud, Mattt Konture), sont passés à autre chose (David B, Dupuy et Berbérian), etc. J'en ai déjà parlé dans ce blog, je ne m'y étendrai pas davantage aujourd'hui.

Ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est le retour si longtemps espéré, au milieu du morne paysage actuel de l'autobiographie dans la bande dessinée francophone, d'un des acteurs phares de  l'âge d'or dont je parlais plus haut : Xavier Mussat, un des cofondateurs de la maison d'édition Ego comme X spécialisée dans l'autobiographie, un important contributeur de la revue éponyme et l'auteur d'une œuvre autobiographique magistrale, Sainte Famille, publiée en 2002, il y a déjà 12 ans.

Il revient cette année avec le superbe Carnation et, d'une certaine façon, il reprend les choses où il les avait laissées dans Sainte Famille. Dans cet album, il nous avait parlé de ses relations avec sa famille et des impacts qu'avait eu sur lui le divorce de ses parents. Dans Carnation, il traite d'un nouvel épisode de sa vie, qui a également été très difficile à vivre, sa relation compliquée et destructrice avec une jeune femme pendant plusieurs années. Il contine ainsi sa description approfondie de son développement psychologique et de l'histoire de ses relations avec ses proches. Je me sens obligé de citer ici une tarte à la crème de nombreux articles sur l'autobiographie : c'est souvent dans la description des événements les plus personnels et spécifiques de leur vie que les auteurs tendent le plus à l'universel (au contraire des auteurs de "blogs BD" qui, à trop vouloir se présenter sur papier comme des êtres "représentatifs" et gommant par là les spécificités et tous les aspects véritablement personnels de leur existence, arrivent seulement à donner une image très datée d'un milieu socio-culturel presque complètement identique d'un "blog BD" à l'autre, autour de "personnages" plus stéréotypés et caricaturaux que véritablement représentatifs de quoi que ce soit). Xavier Mussat prend son temps, tout au long des 250 pages de Carnation, pour développer son récit. Les prémisses de la relation amoureuse sont longuement décrites, ainsi que ses conséquences. Pour comprendre comment le narrateur est tombé et s'est retrouvé emprisonné dans une relation comme celle-ci, il est en effet important de relater également les faits antérieurs qui ont pu l'y conduire.

Ce qui marque globalement, c'est la relecture "au scalpel" de plusieurs années de sa vie qu'effectue Xavier Mussat. Il va probablement encore plus loin dans l'analyse sans concession que dans Sainte Famille. Il ne condamne pas, il ne juge pas ; il ne donne de toute façon pas suffisamment d'éléments sur les autres "personnages" pour que le lecteur puisse analyser froidement les caractères de ceux-ci. Son sujet d'analyse est lui-même : d'où il vient, comment il évolue au contact du monde et des autres, comment il s'enferre dans une situation longtemps sans issue, avant d'en sortir finalement au bout de quelques années.

Très peu d'auteurs sont allés aussi loin dans l'auto-analyse ; et ceux qui sont allés aussi loin l'ont fait différemment (Edmond Baudoin se cachant souvent derrière un filtre frictionnel plus ou moins transparent, Robert Crumb jouant la carte de l'humour et de l'auto-dérision, Fabrice Neaud replaçant davantage son récit au sein de la société qui l'entoure, Jean-Cristophe Menu introduisant davantage de distanciation, notamment en jouant avec ses multiples avatars, etc.).

Une telle innovation narrative s'accompagne ici d'une grande innovation formelle (mais les deux ne vont-elles pas toujours, ou presque, de pair ? N'est-il pas nécessaire d'inventer des formes nouvelles pour aborder des terrains narratifs nouveaux ?). Au niveau formel également, Carnation poursuit et approfondit la voie tracée dans Sainte Famille. Deux éléments me marquent particulièrement dans le style de Xavier Mussat : son style de dessin, inhabituel dans ce genre de récit, et l'importance des récitatifs.

Après avoir cherché son style pendant quelques années, comme le montrent ses récits publiés dans la revue ego comme x, où le dessin oscillaient entre réalisme et héritage de Jean-Claude Göttong, Xavier Mussat a finalement adopté un style qui mêle des éléments généralement considérés comme peu compatibles : un tracé des personnages dans une esthétiques "gros nez" souvent associée à la bande dessinée d'humour franco-belge traditionnelle, et des hachures, d'habitude plutôt associées à un dessin plus réalistes. Cette tension du dessin reflète parfaitement celle du récit, conciliant une stylisation et une schématisation rendues nécessaires par le fait de condenser en quelques pages plusieurs années d'une vie et l'analyse détaillée, "au scalpel", dont je parlai plus haut.

Je me méfie souvent de l'usage importants des récitatifs, en bande dessinée comme au cinéma. C'est souvent un palliatif pour des auteurs qui ne parviennent pas à tirer suffisamment parti des images et de la richesse narrative qui peut naître d'une interaction maîtrisée entre image et texte.

Comme je l'écrivais plus haut, Xavier Mussat va plus loin dans l'auto-analyse que la plupart de ses prédécesseurs et contemporains. Ses nombreux récitatifs relatent les événements, les analysent, les dissèquent... Mais s'il a tant besoin du texte, pourquoi n'écrit-il pas un roman? pourriez-vous me demander... Justement parce que son texte est enrichi par ses dessins, qui vont bien au-delà du rôle d'illustration redondante auxquelles ils sont trop souvent cantonnés. Ils offrent ici un contepoint constant aux analyses des récitatifs. Ils mettent en lumière les rêves et les angoisses du narrateur. Araignées et ruines participent ainsi à la sensation de vie détruite, au sentiment d'être pris au piège et dévore lentement... C'est probablement dans l'œuvre de Fabrice Neaud, les deux auteurs étant très proches, que l'ont peut retrouver un emploi relativement similaire des métaphores visuelles, ces métaphores pouvant être filées tout au long de l'ouvrage, offrant ainsi un tressage (au sens de "structuration additionnelle et remarquable, qui définit des séries à l'intérieur de la trame séquentielle", selon la définition de Thierry Groensteen) constant entre angoisses récurrentes exprimées par les récitatifs et force des symboles visuels.

Entre Sainte Famille et Carnation, il s'est passé 12 ans. Pendant ces 12 ans, il est paru extrêmement peu d'ouvrages aussi riches et innovants que ces deux-là.

samedi 24 mai 2014

Adieu au langage, de Jean-Luc Godard, prix du jury à Cannes

Le palmarès du festival de Cannes 2014 vient de tomber. J'étais assez curieux de voir si Adieu au langage, de Jean-Luc Godard, allait repartir avec un prix.

L'histoire de Godard et du festival est complexe, parfois même légendaire : de la signature du contrat avec Georges de Beauregard pour À bout de souffle sur un bout de nappe de restaurant lors du festival de Cannes 1959 à ses nombreuses conférences de presse à sensations, en passant par l'interruption du festival de Cannes 1968, en solidarité avec les manifestations étudiantes...

Au-delà de la légende, Cannes et Godard, c'est aussi l’histoire d'occasions manquées en ce qui concerne le palmarès. Aucun film de Godard n'a été sélectionné à Cannes pendant la première partie de sa carrière, celle qui va de À bout de souffle en 1960 à Week end en 1967, lorsque le cinéaste était à la pointe de la Nouvelle Vague. Lorsqu’il revient sur le devant de la scène médiatique en 1979, avec Sauve qui peut (la vie), on lui reprochera souvent de ne plus être à la hauteur de ses glorieuses années 1960. Sept de ses films furent néanmoins sélectionnés à Cannes, de Sauve qui peut (la vie) à Adieu au langage. Malgré cela, il ne reçut aucun prix. En revanche, il donna de nombreuses conférences qui firent sensation, loin des habitudes de cet exercice habituellement si convenu. En 2010, il ne se rendit pas à Cannes pour soutenir Film Socialisme. Il justifia son absence par "un problème de type grec"... je ne suis toujours pas sûr d'avoir compris ce qu'il voulait dire par là. Mais, de la part de Godard, ce n'est guère étonnant.

Cette année, il a finalement reçu un prix, mais cela ressemble fort à un prix de consolation. Ce n'est pas la Palme d'Or (attribuée à Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan), ni le Grand prix du jury (attribué à Les merveilles d'Alice Rohrwacher). Adieu au langage a reçu le Prix du jury, en même temps que Mommy de Xavier Dolan.

Ah, cette année, il y eut aussi une lettre adressée par Godard aux responsables du festival. Mais j'en reparlerai...

dimanche 18 mai 2014

Une chance pour le temps, journal 2007, de Renaud Camus (2010)

Lire le Journal de Renaud Camus est toujours un grand plaisir littéraire. Renaud Camus est un immense styliste, bien ancré dans la grande tradition française, qui va notamment de Saint-Simon à André Gide : clarté et précision de l'expression, équilibre de la phrase, choix attentif des mots (avec le recours régulier à quelques expressions étrangères, tirées de langues qu'il connaît et apprécie, l'italien et l'anglais essentiellement, lorsqu'il leur trouve une saveur particulière), ce qu'il faut d'humour, enfin, pour agrémenter l'ensemble.

Le style n'est pas tout. L'intérêt du Journal de Renaud Camus réside aussi beaucoup sur ses réflexions sur l'art et sur la société. C'est un homme de goût, qui sait très bien parler des œuvres qu'il apprécie, qu'il s'agisse de peintures (avec une affection particulièrement marquée pour certains peintres italiens et français du 17e siècle, ou des artistes contemporains, Marcheschi ou Cy Twombly notamment), d'oeuvres musicales (avec un penchant marqué pour la musique romantique et post-romantique) ou littéraires.

Sur la société, il a des opinions très marquées, souvent très intéressantes, malgré ce que je considère comme de nombreux excès. Pour résumer (au risque bien entendu d'être très réducteur), je dirais qu'il souhaiterait faire revenir l'ensemble de la société française dans le monde de la bourgeoisie de province des années 1950, dans lequel il a été élevé et tel qu'iĺ l'idéalise aujourd'hui. Renaud Camus ne supporte pas le monde d'aujourd'hui et rêverait de vivre isolé au milieu d'une campagne sans voisin, sans grande route, sans publicité, sans industrie, etc. Ce refus de s'adapter va parfois assez loin. Le cas des courriels est un exemple parlant. Il se trouve que l'habitude a fait que les formules de politesse dans les courriels ("Bonjour" pour débuter, "Cordialement" pour conclure) ne soient pas les mêmes que celles couramment admises pour les courriers papiers. Renaud Camus n'accepte pas cet état de fait et refuse même par principe de répondre à un courriel écrit de cette façon. Cela me fait revenir à Saint-Simon, que j'évoquais plus haut. Un des éléments les plus récurrents de ses superbes mémoires est son indignation outragée lorsque certaines traditions, notamment les règles de préséance liées à la noblesse et à la naissance, ne sont pas respectées à la lettre. Ces indignations pour des règles qui sont dépassées depuis plusieurs siècles semblent aujourd'hui bien ridicules à la lecture de l'œuvre de ce grand mémorialiste. La richesse du style et l'attachement à des normes de société au moins partiellement dépassées font que je ne peux m'empêcher de rapprocher ces deux auteurs. Dans les deux cas, je tire un très grand plaisir de lecture de leurs œuvres monumentales.