mardi 14 septembre 2010

Entretien avec Edmond Baudoin (1ère partie)

Lorsque j'arrive chez Edmond Baudoin, celui-ci discute avec son fils Hugues. Je reconnais celui-ci grâce à la lecture du Parfum des Olives. Il part rapidement. L'entretien débute aussitôt et nous commençons par évoquer son dernier album, Le Marchand d'éponges, publié fin août chez Librio, que j'ai chroniqué sur ce blog il y a quelques jours.

Sébastien Soleille : Dix ans après Les Quatre Fleuves, vous adaptez pour la deuxième fois un texte de Fred Vargas. Qu'est-ce qui vous attire dans ses textes ? les intrigues, les personnages ?

Edmond Baudoin : Je connais Fred Vargas depuis longtemps. Je l'ai rencontrée lors d'un d'un salon de polar, c'était à Reims, il y a environ 24 ans. Elle avait écrit un premier livre qui avait eu un prix à Cognac. Le Masque publiait celui qui avait reçu le prix. C'est ainsi qu'elle a commencé. Elle se trouve au salon de Reims du livre noir ; elle me donne son livre, je trouve ça bien. Moi, je travaille un peu pour Viviane Hamy. Viviane Hamy ne voulait pas spécialement publier de roman policier mais elle a a apprécié l'écriture de Fred Vargas, elle a trouvé le livre magnifique, l'a publié et c'est devenu ce que c'est devenu...

S. Soleille : Sous quelle forme étaient les textes dont vous êtes parti ? S'agissait-il de scénarios ou de textes littéraires ? Je me suis demandé si c'était la même chose pour les deux livres.

E. Baudoin : Non, ce n'est pas la même chose. Quand j'adapte Les Quatre Fleuves, c'est un texte qu'elle a écrit entièrement pour moi. Il était même bizarrement fait : quand elle me l'a donné, comme elle ne savait pas comment fonctionnait un scénario de bande dessinée, c'était un texte entièrement fait de dialogues, il n'y avait pas un seul récitatif. C'est moi qui lui ai demandé : « Wouah, ça va faire 800 pages si je ne mets que des dialogues et des dessins autour des dialogues ; écris-moi quelques récitatifs. » Ce serait amusant de retrouver ce texte initial, uniquement avec des dialogues. Je ne sais pas si elle l'a gardé.

S. Soleille : Dans la version finale, il y a des récitatifs mais il y a aussi beaucoup de passages muets.

E. Baudoin : Ça, c'est moi qui avait complètement carte blanche pour faire ce que je voulais. Mais je n'ai pas touché du tout aux dialogues. Je lui ai simplement demandé de m'écrire des récitatifs à certains endroits, au moins pour dire « le lendemain », « un peu plus tard », etc. Il doit donc y avoir du dialogue supprimé....

Pour Le Marchand d'éponges, ce n'est pas pareil. Dans Coule la Seine, il y avait des nouvelles commandées par des journaux. Là, c'était une nouvelle qui lui avait été commandée par le Secours Populaire, je crois. À l'époque cela s'appelait Cinq francs pièces. Mais mettre le titre de Un euro pièce ou 85 centimes d'euros pièce, cela ne pouvait pas aller. C'est donc devenu Le Marchand d'éponges.

S. Soleille : Vous avez fait toute l'adaptation vous-même.

E. Baudoin : Oui, chaque fois j'ai eu carte de blanche, elle n'est intervenue nulle part.

S. Soleille : Je ne m'attendais pas à vous voir publier un livre chez Librio, éditeur qui n'est pas spécialisé dans la bande dessinée...

E. Baudoin : C'est un jeu aussi à nous. C'est rare que Librio fasse cela. C'est une publication inédite.

Faire une bande dessinée pas chère, cela existe au japon, ces mangas que l'on jette. Tous les deux, on a voulu aussi une bande dessinée qui peut s'acheter très peu cher tout en ayant comme auteurs et Fred Vargas et Baudoin, montrer que la bande dessinée peut se vendre pas cher, que c'est quelque chose qui est populaire, que ce n'est pas forcément l'album que l'on collectionne, avec des cadres dorés autour ; que l'on peut faire des choses importantes et inédites.

On va dire que c'est politique, au sens large : le livre peut être quelque chose de pas cher ; ce n'est pas la peine d'attendre le Folio ou des choses comme ça.

S. Soleille : Cela convient bien au récit.

E. Baudoin : Oui, à l'histoire qu'il y a dedans... Aujourd'hui on dirait « cheap » alors que c'est avec des auteurs « chers ».

S. Soleille : Vous êtes un auteur « cher » et l'on vous voit un peu partout : il y a eu Gallimard, il y a 6 pieds sous terre, l'Association....

E. Baudoin : Oui, l'Association, 6 pieds sous terre, Gallimard ; aujourd'hui, c'est surtout comme ça.

S. Soleille : Et vous avez arrêté de travailler avec Dupuis, après trois beaux albums ?

E. Baudoin : Oui. Mais après ils ont été rachetés par Dargaud. C'est moi qui ai décidé que je n'aimais pas travailler pour Dargaud. C'est fou, hein, oser dire non à Dupuis ?

S. Soleille : Vous sélectionnez votre éditeur comment ? Je pense que Gallimard, c'est plutôt la couleur...

E. Baudoin : Oui, puisque je peux me permettre de faire comme ça, un peu comme cette histoire de livre par cher, « cheap »... L'association c'est véritablement ma recherche graphique et journalistique ; 6 pieds sous terre ce sont des livres plus populaires que l'Association, plus facilement acceptés par le plus grand public avec un autre éditeur « parallèle » ; et puis un éditeur que j'estime, c'était le cas avec Dupuis, maintenant c'est avec Gallimard, qui fait des livre classiques on va dire.

Donc trois éditeurs importants, un éditeur de recherche pure, un éditeur qui fait de la recherche plus populaire et un éditeur « classique ». Cela m'arrive de faire des choses ailleurs également, mais il faut faire des choix.

S. Soleille : Chez Dupuis et Gallimard vous avez pu renouer avec la couleur en bande dessinée ; vous en aviez déjà fait un peu il y a quelques années...

E. Baudoin : Parallèlement il y a aussi un galériste un Bruxelles qui m'achète des tableaux en couleurs. La couleur, j'ai toujours aimé, mais, au fond, je ne pouvais pas spécialement en faire et c'est vrai que cela m'a plu de travailler en couleurs, de publier en couleurs.

Bien que je n'ai pas fait le tour du noir et blanc. Mais depuis des siècles que les Chinois essaient d'en faire le tour, ce n'est pas moi qui vais y parvenir... (rires) Je peux juste apporter un petite pierre.

S. Soleille : Vous dites que vous n'avez pas fait le tour noir et blanc. À ce propos, je trouve qu'il y a plus de gris dans Le Marchand d'éponges que dans vos livres précédents. Il n'y avait pas de gris dans Les Quatre Fleuves, seulement du noir et du blanc...

E. Baudoin : J'apprécie de plus en plus de mettre du gris comme cela. Je me sers de plus en plus dans mon travail du granulé du papier et du pinceau sec. Je ne mets donc pas de trame mais je fais de la trame avec le pinceau sec. Je joue à faire du gris ce qui donne quelquefois plus de sensualité au dessin. « Sensualité », est-ce le bon mot ? Et cela me permet aussi de jouer avec le rythme, de jouer musicalement en passant d'une image à l'autre. Vous voyez là : « tu as le numéro de la plaque ? » et tout d'un coup, paf, cela passe dans une clarté absolue, « les chiffres c'est mon truc ».Je joue comme ça sur des changements de rythme avec les cases, tout en restant sur des personnes qui sont immobiles, dans ce cas précis. Je mets un autre projecteur, je mets une autre lumière, si l'on parle avec des termes de cinéma. Cela me permet de faire des changements que j'appelle « musicaux ». Pourquoi ne pas dire « musicaux » ? Je me sers souvent de ce mot, « musique ».

De la même manière les affiches publicitaires, là, sont faites avec un rapido, et eux sont dessinés au pinceau. Ces affiches, c'est un peu ce qu'ils ont dans la tête à ce moment-là. Ce n'est pas seulement des affiches, c'est quelque chose de plus...

S. Soleille : Oui, j'ai beaucoup aimé le passage page 27. Là on voit vraiment que ces affiches montrent ce qui se passe dans leur tête.

E. Baudoin : Ça me permet de jouer « musicalement ». J'appelle cela « musicalement » mais un écrivain fait cela avec les phrases longues et les phrases courtes, le choix d'un adjectif ou d'une répétition...

Les possibles sont innombrables ; dans mes possibles, j'ai ajouté le gris.

S. Soleille : Ce qui m'a frappé également dans ce livre, c'est ce que j'appellerais votre expressionnisme, soit lorsque vous montrez les pensées des personnages, soit lorsque votre dessin exprime des sentiments, des ambiances. Il y a ainsi une case que j'aime énormément, celle du coup de feu, où l'on voit toute la violence qui s'extériorise.

E. Baudoin : Oui, c'est vrai ; je le faisais moins avant. Heureusement on apprend tout le temps, je n'ai pas fini d'apprendre. On apprend toute la vie et on meurt sans avoir fini. Je ne crois pas que le chemine s'arrête. Et d'autres après continuent. Mais il n'y a pas de progrès là dedans, il n'y a pas de progrès dans l'art, ça n'existe pas. Au fond peut-être que ce que je fais là, des hommes le faisaient déjà au Moyen-Age : dans les églises et les cathédrales, au-dessus des tableaux, il y avait des anges, des personnages qui parlaient ou des monstres ou quelque chose du paradis ou de l'enfer sous leurs pieds. Je ne fais rien de nouveau ; sauf que cela ne se faisait pas tellement en bande dessinée. Aujourd'hui on le fait entrer en bande dessinée, mais d'autres aussi le font. Je ne sais même pas si Hergé ne le faisait pas, dans des trucs avec Rackam... Il faudrait voir de près. Mais peut-être que je n'invente rien du tout, je le mets à ma manière aujourd'hui.

S. Soleille : Dans Hergé, il y avait les petits anges et diables pour montrer la bonne et la mauvaise consciences des personnages.

E. Baudoin : Oui il y avait des choses comme ça, c'était très visible, c'était comme pour les enfants, tandis que là il y a plus de distance parce qu'aujourd'hui la bande dessinée permet cela, le lecteur sait lire ça. Au fond les choses progressent en même temps que les gens lisent. Les premiers livres que j'ai faits bousculaient beaucoup les lecteurs ; aujourd'hui ce sont devenus des classique tout simples presque comme Hergé (rires)... Les choses évoluent.

Regardez les séries américaines d'aujourd'hui, elles ont beaucoup emprunté à Godard. Tarantino aussi se sert des histoires de Godard, et pas seulement Tarantino, les Américains en général. Personne ne sait que Tarantino est amoureux de Godard et les gens ne vont pas voir Godard mais on va voir Tarantino.

Les choses bougent. La capacité de lecture de l'image d'un enfant de cinq ans aujourd'hui est immense. Le problème, c'est que je ne vois pas comment on pourrait l'enseigner à l'école. On apprend à lire, on n'apprend pas la lecture des images.

À suivre...

La suite de l'entretien est disponible ici.

Entretien réalisé le vendredi 10 septembre 2010.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Enregistrer un commentaire