jeudi 28 avril 2011

The sweeter side of Robert Crumb, de Robert Crumb (2010)

Dans son introduction, très amusante, Robert Crumb essaie d'expliquer pourquoi avoir publié ce livre, essentiellement composé d'illustrations dessinées entre 1969 et 2006 et de quelques pages de comics le montrant avec sa fille : Il s'agit de montrer qu'il n'est pas uniquement le pervers acariâtre et misogyne tel qu'il se décrit habituellement ; il espère également toucher un public plus féminin...

Au-delà de ces prétextes, cet ouvrage permet surtout de se convaincre, ou de se souvenir, à quel point, en plus d'être d'un auteur de bande dessinée génial, Robert Crumb est également un fantastique illustrateur. On trouve dans ce livre quelques rares pages de bande dessinée (Robert Crumb et sa fille, comme je le disais plus haut) et des illustrations de divers types : notamment des portraits de proches, des copies de photographies (datant surtout de la première moitié du siècle dernier, souvent des portraits de musiciens) et des croquis de ruelles ou de sentiers forestiers.

Quel que soit le sujet, le style de Robert Crumb, à base de couches successives de courtes hachures fait merveille : les personnes portraiturées ont une 'présence' folle ; le calme des sentiers de forêts déserts nous enveloppent, les ruelles provençales sont magiques ; les jeux d'ombre et de lumière sont extraordinaires.

Alors, comment est-il Robert Crumb ? So sweeeet !...

mercredi 27 avril 2011

Mezek, de Yann et André Juillard (2011)

J'avais arrêté de m'intéresser au travail de Yann au début des années 1990. Il avait pourtant été l'un des plus brillants scénaristes des années 1980. Avec son compère Conrad, il avait renouvelé l'humour du très classique magazine Spirou, en introduisant dans les Hauts de page et les Innommables une bonne dose d'irrévérence et de mauvais esprit. Versant réalisme, il avait offert à quelques dessinateurs, notamment à Mitchez avec le premier tome de Tako et à Bernard Yslaire avec les deux premiers volets de Sambre des scénarios sombres et complexes, aux personnages torturés, qui apportaient un sang résolument neuf par rapport à la majeure partie de la production de l'époque. La Comète de Carthage, avec Yves Chaland au dessin, était une relecture subtile et complexe de la bande dessinée franco-belge traditionnelle.

Les albums suivants furent loin d'être aussi convaincants. Certaines de ses innovations (provocation, références nombreuses) tournaient au procédé. Sa reprise du Marsupilami était très premier degré. Ses nouvelles séries, comme Pin Up, tiraient sur le filon érotico-soft-nostalgique pour plaire au plus grand nombre.

J'ai donc été très agréablement surpris par Mezek. Yann nous livre un solide récit classique. Rien ne manque : une intrigue mêlant héroïsme viril, belles mécaniques, intrigues amoureuses et lourds secrets, avec en toile de fond un cadre historique passionnant et très documenté, à savoir la naissance de l'État d'Israël et la vie d'une escadrille de l'armée régulière israélienne, mêlant soldats autochtones et mercenaires internationaux. J'y ai découvert de nombreux éléments que je connaissais pas bien : le blocus sur les armes imposés au jeune État par la communauté internationale ou les luttes fratricides entre plusieurs factions juives, notamment.

Cette intrigue habile est en plus très bien servie par le trait classique toujours aussi élégant d'André Juillard. Bien sûr les défauts de celui-ci sont toujours les mêmes, notamment le manque de variété de ses visages anguleux, mais cela reste secondaire et sa ligne claire est toujours aussi esthétique. On retrouve surtout son goût de l'anatomie et du mouvement, son art de la couleur et de la lumière.

Un album très classique particulièrement réussi.

mercredi 20 avril 2011

De la difficulté de publier une autobiographie sincère en bande dessinée

L’autobiographie en bande dessinée est un genre relativement récent qui a déjà produit quelques chefs-d’œuvre capitaux. C’est également un genre avec lequel les auteurs se mettent en danger, d’un point de vue personnel en se mettant à nu devant leurs lecteurs mais également sur les plans relationnel, voire juridique. En effet un récit autobiographique met généralement en scène des personnes réelles, les proches de l’auteur, et celles-ci peuvent le lui reprocher, mécontentes de l’image qu’il renvoie d’elles, ou même simplement d’être ainsi mises en scènes dans un document public (il arrive également parfois que des personnes croient se reconnaître, à tord, dans le personnage d’une œuvre).

Je ne parle pas ici des blogueurs ou assimilés qui livrent des récits autobiographiques ‘light’, dans lesquels ils disputent à leur chat l’utilisation de leur couette et ils relatent leur angoisse d’être privés d’eau chaude à l’heure de la douche. On comprend aisément que ces auteurs ne seront pas mis en cause par les protagonistes de leurs aventures.

Je veux plutôt parler d’auteurs qui vont au-delà de l’anecdote et pour qui le récit autobiographique est une expérience plus profonde, tant sur le plan psychologique, existentiel ou même politique. J’en citerais trois parmi les plus marquants.

Cela se savait déjà, mais Jean-Christophe Menu le confirme dans La Bande Dessinée et son Double : S’il n’a pas donné de suite à son Livret de Phamille comme il l’avait prévu, c’est en raison de complications juridiques liées à son divorce.

Quant à Fabrice Neaud, les difficultés liées à la mise en scène de personnes réelles dans son œuvre sont une des thématiques principales de ses récits. Et cela, dès le tout début de sa carrière : dans Credo, un des ses premiers récits publiés, dans Bananas, en 1995 (et disponible en ligne ici), il dépeignait déjà différentes réactions, parfois franchement hostiles, d’individus apparaissant dans ses bandes. Une importante partie de Journal (III) tourne également autour de ce thème. Dans Émile, exceptionnel récit court publié dans la revue Ego comme X (et disponible en ligne sur le site de l’éditeur), Fabrice Neaud relatait les débuts de son histoire avec Émile mais sans représenter aucun être humain (exception d’un personnage public, dont une photo était reproduite), suite notamment aux difficultés et aux réactions hostiles rencontrées à la publication du Journal (III). Plus récemment il a été reproché à Fabrice Neaud devant la justice d’être susceptible de mettre en scène dans son œuvre l’autre personne impliquée dans le procès. La privatisation de plus en plus importante de l’image de chacun est un sujet qui lui tient à cœur (et qu’il a d’ailleurs récemment abordé, une nouvelle fois, sur son blog).

Ces difficultés participent très probablement à la forte raréfaction des œuvres autobiographiques de ces deux auteurs depuis plusieurs années.

Mattt Konture est l’exception qui confirme la règle. Depuis une vingtaine d’année, il publie une autobiographie sans concession mais purement autocentrée. Il ne fait quasiment aucune référence, si ce n’est très allusive, aux personnes qui l’entourent (depuis quelques années, il fait quelques exceptions, dûment assumées, à cette règle en parlant un peu de sa fille, de la mère de celle-ci et du nouveau compagnon de celle-ci). Il s’affranchit ainsi des difficultés rencontrées par Jean-Christophe Menu ou Fabrice Neaud suite à la mise en scène de personnes réelles. Mais il prive son récit autobiographique d’un pan capital de sa propre existence. Edmond Baudoin parvient également à livrer de riches récits autobiographiques en exposant très peu ses proches

L’autobiographie en bande dessinée, un genre encore jeune mais déjà menacé ? Certaines œuvres récentes, dont celle de Lucas Méthé donnent cependant espoir…

lundi 18 avril 2011

Critique de la critique (bis)

Le débat sur les prescripteurs pour les achats artistiques et sur le rôle des critiques « traditionnels » (entendez : ceux de la presse écrite), auquel j'ai modestement contribué avec mon message « Critique de la critique », continue.

Dans un message intitulé « Qui sont les prescripteurs de bandes dessinées ? », le blog Bédérama a repris quelques points de mon message évoqué plus haut et y a apporté de très intéressants compléments.

Esprit du temps ? coïncidence ? peu après la publication de mon message, Pierre Assouline a également intitulé son billet hebdomadaire du Monde des Livres du 25 février 2011 « Critique de la critique ». Ce billet a été republié sur son blog le 15 mars 2011 sous le titre « Funérailles annoncées du critique olympien ». J'y ai trouvé la phrase suivante : « Certains sont d’avis que le critique traditionnel se maintiendra tant qu’il se fera fort de repérer avec les armes qui sont les siennes (culture, jugement, analyse) les grandes œuvres invisibles dans l’immense tout-venant de la production éditoriale. » Je suis tout à fait d'accord pour voir là la mission, théorique, du critique. Mais je considère justement que les critiques traditionnels, dans leur immense majorité (il y a toujours des exceptions), n'ont pas rempli, ne remplissent pas, ne peuvent pas remplir cette noble tâche. Pourquoi ? J'ai cherché à l'expliquer dans mon message cité plus haut par différentes raisons, liées à la façon d'exercer le métier de critique : manque de recul, focus permanent sur l'actualité, accent mis sur la multitude d'œuvres contemporaines au détriment d'œuvres moins récentes mais plus essentielles. Résultat : une foule de notices critiques qui ne dépassent guère la copie du dossier de presse (les critiques les plus sérieux l'étofferont un peu avec un résumé plus détaillé de l'œuvre et une liste des thèmes abordés) agrémentée d'un « j'aime / j'aime pas » (d'habitude plutôt associé aux commentaires publié sur Internet) dans laquelle les œuvres vraiment marquantes ne se détachent pas.

« Repérer (...) les grandes œuvres invisibles dans l’immense tout-venant de la production éditoriale » ? Les critiques de la presse papier généraliste (ou culturelle non spécialisée en bande dessinée) en ont toujours été incapables dans le domaine de la bande dessinée. Heureusement que Francis Masse, Edmond Baudoin ou Fabrice Neaud n'ont pas attendu le « critique olympien » pour voir célébrer leur œuvre. Plus récemment, il n'y a qu'à comparer la faible couverture par la presse d'un livre majeur tel que L'Apprenti de Lucas Méthé et le battage médiatique, le plus souvent très élogieux, qui entoure la moindre sortie des bien falotes livraisons récentes des aventures de Blake et Mortimer, pour constater que, dans le discours du critique traditionnel, les « grandes œuvres invisibles » restent noyées dans « l’immense tout-venant de la production éditoriale ». Dans le domaine de la littérature, l'assourdissant silence entourant la sortie des œuvres majeures de Renaud Camus (Du Sens, L'Inauguration de la salle des vents, L'Amour l'automne) vient confirmer qu'ils sont bien rares (voire inexistants) les « critiques olympiens » à la hauteur de leur grande mission...


(Bien sûr, on peut citer des exceptions, des magazines rédigés par des passionnés, indifférents à la pression de l'actualité. Je pourrais citer par exemple Muziq dans le domaine de la musique et Bananas dans celui de la bande dessinée. Malheureusement, en plus des qualités que je viens de citer, ces deux magazines partagent la triste caractéristique d'avoir du mal à survivre et d'avoir une périodicité bien aléatoire...)

dimanche 17 avril 2011

Divergences chez les fondateurs de l'Association

Je suis d'assez loin les péripéties qui secouent actuellement L'Association, connaissant mal tous les tenants et aboutissants de ces affaires, ignorant notamment presque tout des griefs personnels qui semblent jouer un grand rôle dans ces tristes mésaventures.

J'ai néanmoins noté que la récente assemblée générale de L'Association avait apparemment débouché sur une des moins mauvaises solutions possibles : la désignation, par un vote de cette assemblée générale, des 7 membres fondateurs de L'Association pour trouver une solution au micmac actuel (si j'ai bien compris...).

Cette idyllique solution de retour aux origines (la réunion des 7 fondateurs, qui ont pour la plupart quitté le navire, soit depuis près de 20 ans, dans le cas de Mokeït, soit depuis le milieu des années 2000, dans le cas de David B, Lewis Trondheim, Stanislas et Killofer), me semble malheureusement trompeuse. La situation a en effet énormément changé en 20 ans pour ces différents auteurs (Jean-Christophe Menu et Mattt Konture étant les deux autres fondateurs).

Il y a 20 ans, les 7 fondateurs de l'Association partageaient une communauté d'intérêt : tous, ils voulaient publier des bandes dessinées qui n'intéressaient pas les éditeurs de l'époque ; tous, ils avaient besoin, pour publier les œuvres qu'ils souhaitaient, d'une nouvelle structure d'édition. Ce fut L'Association.

20 ans après, tout a changé. Les éditeurs 'mainstream' se sont rendus compte du potentiel commercial de certains auteurs publiés chez L'Association. Ils ont attiré ces auteurs chez eux, créé des collections pour les accueillir (la plus célèbre étant Poisson pilote chez Dargaud), voire ont même offert à ces auteurs de diriger leur propre collection (Shampoing chez Delcourt pour Trondheim, Bayou chez Gallimard pour Sfar, ce dernier n'étant pas co-fondateur de L'Association mais ayant été un auteur phare de cette structure).

Bref, les co-fondateurs ayant quitté L'Association n'ont plus véritablement besoin de cette structure. Leur volonté d'en reprendre le contrôle peut être dû à un effet madeleine (leur rappelant leurs jeunes années, glorieuses et combatives), à un réflexe de réappropriation (pour empêcher Menu de conduire ce qu'ils considèrent encore comme leur 'bébé' sur des voies qu'ils n'approuvent pas) ou au désir d'entretenir une danseuse (s'offrir le luxe de pouvoir publier à L'Association des ouvrages inacceptables par un autre éditeur).

En revanche, Jean-Christophe Menu et Mattt Konture ont, à mon sens, encore besoin, au sens strict, de L'Association. D'une part parce que leurs œuvres à tous deux me semblent difficilement acceptables par un éditeur mainstream. D'autre part parce qu'elle permet à Menu d'éditer des ouvrages majeurs impubliables ailleurs, ou au moins impubliables dans les mêmes conditions. Je pense notamment aux trois volumes de L'Éprouvette, à Faire semblant, c'est mentir de Dominique Goblet (ce livre aurait peut-être été accepté par un éditeur plus classique, mais je ne pense pas qu'il aurait alors été imprimé avec un tel soin) ou à L de Benoît Jacques.

En d'autres termes, les objectifs que les différents co-fondateurs peuvent maintenant fixer à L'Association ne sont plus forcément convergents, leurs attentes vis-à-vis de cette structure ne sont plus les mêmes. Cela rendra forcément délicate la poursuite de cette belle aventure.

Les éditeurs alternatifs restent, malheureusement, de frêles esquifs. Faire naviguer ce type d'embarcations lorsque tous les membres de l'équipage veulent aller dans la même direction, c'est difficile ; lorsque les membres ont des objectifs divergents, le risque de tangage, au mieux, voire de naufrage, au pire, devient très grand.

Il ne reste qu'à espérer que L'Association saura surmonter ce gros temps et naviguera encore longtemps pour notre plus grand plaisir...

mercredi 6 avril 2011

Ma bédéthèque idéale (6) : Années 2000

Années 2000.

La Guerre d'Alan d'Emmanuel Guibert (2000-2008, France).
Emmanuel Guibert est un des dessinateurs les plus talentueux apparus durant ces quinze dernières années. Il dissimule derrière un refus de toute virtuosité (Brune, son premier album, excepté), une sûreté du trait et un art du mouvement exceptionnels. Dans La Guerre d'Alan, il nous livre la biographie d'un ami à lui, tout en retenue et débordant d'humanité. (P.S. de 2012 : Emmanuel Guibert a sorti ensuite L'Enfance d'Alan, toujours sur la base des souvenirs d'Alan Cope, album extraordinaire également.)

L'Épinard de Yukiko de Frédéric Boilet (2001, France).
Frédéric Boilet fut un des précurseurs des bandes dessinées du quotidien (autobiographie, autofiction ou autres). Dans L'Épinard de Yukiko, son trait atteint sa pleine maturité et le récit est très agréable, riche d'une intéressante mise en abîme (c'est l'histoire d'un dessinateur abandonné par son modèle...).

Sainte Famille de Xavier Mussat (2002, France).
Xavier Mussat est complexé et très porté à l'auto-analyse. Il relate ses tourments avec beaucoup de talent. Son trait original, alliant esthétique 'gros nez' et noir et blanc relativement sombre est au service d'une introspection d'une grande profondeur.

Œuvres de Lucas Méthé (depuis 2005, France).
Ça va aller, Mon mignon, laisse-moi te claquer les fesses et L'Apprenti, les trois principaux albums de Lucas Méthé, semblent très différents : deux récits autobiographies et une fiction (plus ou moins) enfantine ; deux bandes dessinées dialoguées sans narratifs et un album avec uniquement des grandes cases et une voix off. Ce qui les rassemble ? Un trait vif, une réflexion exigeante sur l'autobiographie qui permet à cet auteur de renouveler vraiment le genre...

Faire semblant c'est mentir de Dominique Goblet (2007, France).
Des souvenirs épars d'où émerge une certaine mélancolie et une grande poésie, un dessin très esthétique mêlant des techniques variées. Une expérience autobiographique originale à l'heure où fleurissent d'innombrables clones surfant sur la mode de l'autobiographie en bande dessinée.

Asterios Polyp de David Mazzucchelli (2009, États-Unis).
Après des années d'absence, David Mazzuchelli nous est revenu avec un album d'une très grande inventivité formelle.