mercredi 16 mai 2012

Hergé, Chronologie d'une oeuvre, de Philippe Goddin (1943-1949, 2004)

Je suis actuellement plongé dans le 5e volume de la monumentale Chronologie d’une œuvre que Philippe Goddin a consacré à Hergé. Le principe de cette série est ambitieux : il s’agit d’effectuer une recension exhaustive de l’œuvre de Hergé, des planches de bande dessinée, bien sûr, aux couvertures et illustrations diverses pour des livres ou des magazines (principalement Le Petit Vingtième, Le Soir et Tintin), en passant par le moindre album à colorier, la plus anecdotique illustration pour une publicité ou une boîte de crayons. Les ouvrages sont très richement illustrés. De nombreuses images sont extraites des albums, parfois fortement agrandies ; le plus intéressant demeure les très nombreux dessins inédits en album. Il peut s’agir de cases de bande dessinée non reprises en album (la plupart des albums ont été retouchés maintes fois, Hergé cherchant à chaque fois à atteindre une plus grande efficacité dans le récit), de la quasi-totalité des dessins inédits cités plus haut ou de nombreux documents de travail. Ces derniers sont constitués essentiellement de croquis d’attitude jusqu’aux années 1950 puis, à partir de Coke en Stock (et du 6e volume de Chronologie d’une œuvre) de crayonnés de planches (puisqu’à partir de cette époque les crayonnés n’étaient plus encrés directement mais étaient reproduits au moyen de calque avant de fournir la base à la planche originale).

L’iconographie de cette collection est donc extraordinairement riche. Dans ce 5e volume de Chronologie d’une œuvre, nous voyons Hergé atteindre son âge classique. Sa méthode de travail se perfectionne. Son dessin atteint sa pleine maturité, les scénarios atteignent l’équilibre le plus juste entre action et humour, entre éducation et divertissement. Nous assistons au dessin de la nouvelle version du Sceptre d’Ottokar. Les originaux de la première version de cet album étant coincés à Paris à cause du conflit mondial, il fut entièrement redessiné avec la précieuse assistance d’E.P. Jacobs pour les costumes et les décors. Hergé conclut Les Sept Boules de cristal, laissé plusieurs mois dans l’attente, après la fin du Soir « volé » (comprendre : par les « collaborateurs ») à la fin de la Guerre, et poursuit avec Le Temple du Soleil, dans le tout nouveau Journal de Tintin.

Il envisage ensuite un Tintin dans la lune, sur un scénario de son ami Jacques van Melkebeke, avant de passer à la reprise de L’Or Noir, que l’invasion allemande avait laissé inachevé. Côté illustrations, nous découvrons les premières illustrations de la série Voir et Savoir (illustrations didactives consacrées à l’histoire des costumes, de la marine, de l’aviation, etc. ; les dessins techniques étaient confiés à E.P. Jacobs, puis à Jacques Martin et étaient accompagnés d’une illustration humoristique mettant en scène Tintin et Milou, de la main d’Hergé) ainsi que les travaux nombreux travaux effectués pour le Journal de Tintin : couvertures, en-têtes de rubriques, etc. On peut notamment voir de nombreux dessins humoristiques dessinés dans un style assez différent de celui employé pour les aventures de Tintin : très enlevé, il est plus proche du dessin de presse que du style auquel Hergé nous avait habitué. Chaque illustration est reproduite avec le plus grand soin et nous pouvons en admirer tous les détails.

En ce qui concerne les texte, Philippe Goddin effectue un travail de maniaque : la chronologie est suivie au jour le jour et rien ne nous est épargné : du nom de tous les collaborateurs (déjà nombreux à cette époque, environ cinq ou six personnes) au moindre relevé de compte que son éditeur fournissait à Hergé. On pourrait regretter (mais ce n’est peut-être pas l’objectif de cette Chronologie) un certain manque de prise de recul et très peu d’analyse critique. Les dessins ne sont que très rarement analysés, ce qui fait leur beauté et leur efficacité n’est pas du tout étudié.

Il faut bien noter également le principal défaut de cette collection : son prix élevé, même si celui-ci peut se justifier par l’ampleur de la tâche et la qualité de l’ensemble. Quoi qu’il en soit, nous avons la chance de disposer ainsi d’un document de tout premier ordre sur l’œuvre si riche de Hergé.

2 commentaires:

  1. C'est en effet un travail remarquable, mais je me demande si cette absence de recul critique que j'ai aussi constatée ne vient pas du fait que l'ouvrage est publié aux éditions Moulinsart dont on sait à quel point elles balisent, encadrent et finalement étouffent toute analyse "indépendante" de l’œuvre d'Hergé.

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  2. J'ai pensé également à une éventuelle "censure" de la part de Moulinsart (peut-être totalement intériorisée par Philippe Goddin, d'ailleurs).
    En même temps, une analyse critique peut être essentiellement positive (et donc tout à fait acceptable, à mon sens, par Moulinsart) : il pourrait s'agir par exemple de repérer des pages ou des cases particulièrement remarquables et d'analyser leurs qualités, montrant la force de la composition, la finesse des attitudes des personnages, la subtilité des couleurs, etc.

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