vendredi 29 novembre 2013

Histoire d'un couple, de Yeon-Sik Hong (2013)

Il est des livres que l'on n'attend pas. Pourtant, en cette fin d'année 2013, je guettais avec impatience la sortie de nombreux albums : les deux livres de Baudoin, Universal War Two de Denis Bajram, la livraison annuelle de Love and Rockets des frères Hernandez, le deuxième tome de Nu-Mende Fabrice Neaud, le dernier Winschluss... Il s'agissait de livres dont je connaissais les auteurs et que j'atendais avec impatience. Rien de cela avec Histoire d'un couple. Avant de recevoir ce libre, je n'avais jamais entendu parler ni ce livre, ni de son auteur... D'un certain côté, c'est un peu normal. Yeon-Sik Hong est un auteur coréen (je ne suis pas sûr d'avoir jamais lu un livre coréen avant celui-ci...) dont c'est le premier album personnel ; il était spécialisé jusqu'ici dans le dessin de manhwas de commande.

La bande dessinée asiatique conserve de nombreux secrets à découvrir. Les mangas ont commencé à être abondamment publiés en français il y a une quinzaine d'années. Aujourd'hui, les rayonnages des libraires regorgent de mangas ; pourtant il semble que de nombreux albums classiques et œuvres d'auteurs restent à découvrir. Ainsi un chef-d’œuvre classique tel que Kamui Den, de Shirato Sanpei, n'a commencé à paraître en France qu'en 2010. Côté manga d'auteurs, les publications sont encore relativement rares. Je suis donc très reconnaissant aux quelques éditeurs exigeants qui nous font découvrir ce pan moins accessible de la bande dessinée asiatique. Ego comme X fait partie de ces éditeurs ; il nous avait déjà offert il y a quelques années L'Homme sans talent, de Yoshiharu Tsuge, et Dans la prison de Kazuichi Hanawa. Il nous permet aujourd'hui de découvrir ce très bel album coréen.

De quoi s'agit-il ? D'une histoire autobiographique d'une très grande simplicité. Yeon-Sik Hong, auteur de bande dessinée vivant d'albums de commande, et sa femme So-Mi, auteur également, décident un jour de quitter Séoul pour aller habiter loin de la ville. Ils s'installent donc loin de tout, à la montagne. Histoire d'un couple est le récit de la période, un peu plus d'un an, qu'ils passent dans leur maison montagnarde. Le récit qui en est fait ne relate pas de péripéties exceptionnelles. Yeon-Sik Hong trouve le ton juste pour nous conter des faits simples : le passage des saisons tout d'abord (chaque chapitre porte le nom de l'une d'entre elles) ainsi que les variations dans l'existence quotidienne du couple en fonction de l'évolution des saisons ; les difficultés et les doutes liés à son métier d'auteur (il est notamment régulièrement importuné par son éditrice qui lui réclame des corrections) ; ses doutes existentiels sur son travail (est-il prêt à se contenter de ses travaux de commande ou souhaite-t-il s'investir dans une œuvre personnelle ? a-t-il besoin de reprendre des études ?) ; les difficultés de l'existence à la montagne (le froid, l'isolement, les démélés avec d'importuns randonneurs) ; ses relations avec sa femme, notamment lorsque celle-ci, son ancienne élève, commence à avoir plus de succès professionnel que lui ; la redécouverte d'une vie plus simple et plus proche de la nature : les incessants problèmes d'argent, etc.

Le graphisme peut dérouter, au moins au début, le lecteur francophone : comme d'autres auteurs asiatiques (Shigeru Mizuki tout particulièrement), Yeon-Sik Hong allie en effet un certain simplisme dans le dessin des personnages et des animaux avec une grande attention accordée à la description de la nature, plantes et paysages.


En lisant cet album j'ai bien entendu pensé au Retour à la Terre, de Manu Larcenet et Jean-Yves Ferri. L'album de Yeon-Sik Hong aborde le même thème, mais de façon plus réaliste et avec davantage de sensibilité. J'ai également pensé à Printemps, Eté, Automne, Hiver... et Printemps, très beau film coréen, qui attache la même importance qu'Histoire d'un couple au passage des saisons et à la description de la nature évoluant tout au long de l'année.

Histoire d'un couple a donc constitué pour moi une très belle découverte, celle d'un livre plein de tendresse et de finesse, le récit simple et juste d'un couple amoureux confronté aux peines et joies quotidiennes d'une vie non citadine. Yeon-Sik Hong construit son histoire avec des petits riens ; mais contrairement à de nombreux auteurs contemporains (notamment dans les blogs), il ne cherche pas à les rendre attractifs en recourrant à un humour facile et à l'autodérision. Le récit puise son intérêt dans un art plus subtil, fondé sur la justesse des situations et des sentiments de ce jeune couple qui cherche à s'adapter au mieux à son nouvel environnement.

dimanche 24 novembre 2013

30 x 40 de Futuropolis : A la recherche de la liste complète...

On m'a récemment demandé si j'étais capable de fournir la liste complète des albums de la superbe collection 30 x 40 de Futuropolis. J'ai bien dû avouer que je n'en étais pas sûr...

Voici ceux que je suis parvenu à lister : - Masse;
- La Véritable histoire du Soldat Inconnu, par Tardi;
- Wrightson;
- Gir;
- Swarte;
- Le Roman de Renart, par Jean-Claude Forest et Max Cabanes;
- Jeff Jones;
- Bazooka Production;
- Crumb;
- Willem;
- L’Option Stavisky, par Götting;
- Baudoin (retitré Le Portrait lors de sa réédition à l'Association);
- Comix, par Moscoco;
- Don Quichotte, par Benito Jacovitti;
- Les Rêves du fou, par Chantal Montellier;
- Calvo;
- Salut!, par Vaughn Bodé;
- Pic & Zou, par Mix Mix;
- Poïvet;
- Charlie Schlingo;
- Miles Hyman.

J'en connais donc 21. Le Miles Hyman est probablement un des derniers car il date de 1993. Il est indiqué comme étant le vingt-deuxième de la collection. A priori, il m'en manque donc au moins un. Savez-vous le(s)quel(s) j'ai oublié(s) ?

mercredi 20 novembre 2013

Dans l'enfer des hauts de page, de Yann & Conrad (2013)

Les années 1970 constituent une période en demi-teinte dans l'histoire du Journal de Spirou. Ses pages étaient remplies en grande partie par un certain nombre d'auteurs, parfois relativement talentueux, mais qui étaient loin d'égaler leurs glorieux anciens, les pionniers qui avaient fait la gloire du journal dans les années 1950 et 1960 : Jijé, André Franquin, Morris, Peyo... Au début des années 1980, quelques jeunes loups arrivèrent, très admiratifs des gloires des années 1950 et 1960, beaucoup moins respectueux envers leurs aînés des années 1970. Plusieurs de ces jeunes auteurs avaient un talent certain, qui leur ouvrirait la voie d'une carrière à succès : Yann, Conrad, Hislaire, Frank Pé, etc. Le rédacteur en chef de l'époque, pour dynamiser le journal, leur laissa les clés de l'animation de l'hebdomadaire. Cela consistait notamment à dessiner quelques strips dans les hauts de page. Yann et Conrad s'en donnèrent à cœur joie. C'était l'époque où Yann se faisait remarquer par un humour corrosif qui ne respectait presque rien (l'antiracisme, l'homosexualité, les auteurs installés, tout y passait) ; c'était souvent très réussi. Conrad avait déjà son style très enlevé, digne héritier de Franquin, en plus incisif peut-être. Cela donna lieu à plusieurs centaines de strips très drôles qui s'en prenaient aux valeurs et aux auteurs traditionnels de l'hebdomadaire, en s'inspirant souvent de l'aventure du Trombone Illustré, pilotée quelques années avant par André Franquin et Yvan Delporte. Ces strips n'avaient jamais été collectés intégralement en album et méritaient amplement une publication en intégrale.

Une publication en intégrale, oui. Mais pas comme celle que vient de sortir Dargaud. Certes la couverture est cartonnée et l'impression de bonne qualité ; mais le soin apporté à ce livre s'est arrêté là. Pour le reste, l'éditeur s'est contenté du plus bas minimum. Cette intégrale reprend d'abord les pages de Huit mois dans l'enfer des hauts de pages, un opuscule très réussi édité par les éditions Schlirf dès 1981, qui relatait l'aventure de ces hauts de page avec quelques-uns des strips. Mais Dargaud édite les strips en plus petit (c'est parfois à la limite du lisible) et a même modifié un texte pour le mettre à jour, mais en laissant la signature de l'auteur original de ce texte, Yvan Delporte, pourtant mort aujourd'hui depuis des années. Le reste de l'intégrale Dargaud est constitué de la suite des autres trips (en en oubliant d'ailleurs quelques-uns) sans aucune contextualisation. Il aurait pu sembler utile au moins de regrouper les strips par numéro de Spirou, voire de signaler pour certains d'entre eux au-dessus de quelles pages ils étaient publiés, ce qui permet de mieux les comprendre. À l'extrême limite (mais là, je sais que je vais trop loin dans la mesure où cela aurait demandé de rédiger quelques textes ad hoc...), on aurait pu imaginer d'ajouter quelques courtes lignes pour décrire succinctement quelques séries dont aimaient se moquer Yann et Conrad, car certaines sont aujourd'hui un peu oubliées... Non, rien de tout cela.

Cela me rappelle un peu l'intégrale des années Pilote du Concombre Masqué, éditée également par Dargaud, que je lis en parallèle. La bande dessinée de Mandryka est bien évidemment exceptionnelle mais l’appareil critique est aussi indigent (ce qui est moins grave, certes, dans le cas du Concombre Masqué, car ses aventures se suffisent à elles-mêmes et ne requièrent pas nécessairement d'explications annexes). Fin de la parenthèse.

Je vous encourage donc à (re)découvrir ces hauts de page très amusants. Mais pas nécessairement dans l'album de Dargaud. On peut trouver en ligne sur Internet une intégrale plus complète de ces strips avec des commentaires de remise dans le contexte tout à fait pertinents...

dimanche 17 novembre 2013

Les enfants de Sitting Bull, d'Edmond Baudoin (2013)

Edmond Baudoin n'a plus rien à prouver. Il a montré qu'il est extrêmement doué à la fois en bande dessinée, en peinture et en illustration (que ce soit pour les romans de la collection Futuropolis-Gallimard, pour des recueils de poésie ou des livres pour enfants). Il maîtrise aussi bien le noir et blanc que la couleur. Il est publié par les plus grands éditeurs (Dupuis ou Gallimard) comme par les plus exigeants (L'Association, Les Requins Marteaux...).

Il peut donc faire ce qu'il veut et il le fait avec énormément de talent. Dans Les Enfants de Sitting Bull, il mélange, comme il le fait très souvent depuis quelques années, les styles (des couleurs directes à un dessin au trait en bichromie, en passant par la reprise de photographies), les modes de narration (des dessins légendés à une bande dessinée plus classique), les genres (de la biographie à la réflexion personnelle sur le sort des Indiens d'Amérique en passant par un pastiche).

Cet album est en fait composé de trois parties successives, presque indépendantes les unes des autres : le récit de la vie de son grand-père, un rappel de quelques rencontres avec des Indiens lors de son séjour de trois ans au Québec, un pastiche de bande dessinée western dans le style des petits formats bons formats mais avec un Indien comme héros à la place de l'éternel cow-boy. Ces trois récits entrent en résonance avec de nombreux albums précédents de Baudoin : l'histoire du grand-père, aventurier niçois ayant navigué dans le monde entier, cherché fortune en Amérique, côtoyé Buffalo Bill et Sitting Bull, construit des gratte-ciel, avait déjà fait l'objet d'un récit, moins détaillé dans un Patte de Mouche à l'Association, Made in USA. Les trois ans passés comme professeur au Québec avaient déjà fait l'objet de plusieurs albums, Le Chemin de Saint Jean, Les Essuie-glace, Le Chant des baleines. Le pastiche des petits formats nous ramène aux années d'enfance d'Edmond Baudoin, évoquées dans Piero...

Ces trois récits sont évoqués sous un angle un peu différents que dans les albums sus-cités. Ce qui les réunit aujourd'hui est le sort réservé aux Indiens d'Amérique, thème qui tient particulièrement à cœur de l'auteur. Il mène d'ailleurs actuellement une campagne sur Internet pour défendre la forêt des Indiens Ashaninkas du Pérou.

On retrouve là toute la force d'Edmond Baudoin : il met tout son talent au service de ses généreux engagements, sans pour autant tomber dans le prêche ou la naïveté excessive. Son dernier album est à la fois engagé et très réussi esthétiquement : de nombreuses pages sont magnifiques et les limites de la bande dessinée sont sans cesse explorées pour adapter au mieux le médium au récit.

Du même auteur, on peut signaler également la récente parution en un seul volume des trois albums en couleurs publiés chez Dupuis : Les Yeux dans le mur, Les Essuie-glaces, Le Chant des baleines. Le tout est maintenant réuni sous le titre Trois pas vers la couleur. Vient en outre de paraître à l'Association un récit de voyage dessiné avec Troubs, Le Goût de la terre.

lundi 30 septembre 2013

Universal War Two, tome 1 : Le temps du désert, de Denis Bajram (2013)

C'est peu de dire que Le Temps du désert, premier tome d'Universal War Two, la deuxième saga de six tomes qui constitue la suite du déjà classique Universal War one, était fortement attendu (il a notamment fait l'objet de deux couvertures de Casemate, d'une couverture de L'Immanquable et d'une de Zoo...). En 6 tomes publiés entre 1998 et 2006, Denis Bajram nous avait en effet offert avec Universal War one l'un des plus grands cycles de science fiction de la bande dessinée. Voici donc le début de ce nouveau cycle, annoncé depuis longtemps. l'auteur a déjà maintes fois déclaré avoir conçu trois cycle en même temps : Universal War One (UW1, pour les connaisseurs), mettant en scène une guerre embrasant le système solaire, UW2 qui s'élargissait à une dimension plus large et UW3 dans lequel seraient remis en cause les fondements mêmes de l'univers...

Denis Bajram nous a déjà prouvé, avec Universal War One, qu'il était un excellent auteur de science-fiction. Le plus dur maintenant est de réussir un second cycle aussi passionnant que le premier, en capitalisant sur les richesses de l'univers en place, mais sans se répéter...

Dans ce premier tome d'UW2, les parallèles avec le premier tome du cycle précédent sont nombreux : l'escadrille de rebelles Purgatory laisse la place au personnage de Théa, jeune femme en révolte contre sa famille et son milieu social, descendante de Kalish. Une série de triangles sortis du soleil sont le nouveau danger incompréhensible qui se substitue au mur inconnu apparu à proximité de Saturne dans UW1. Mais la tension est encore montée d'un cran par rapport au premier cycle: c'étaient alors la survie de planètes du système solaire qui étaient en jeu ; maintenant, avec le risque que le 'wormhole' destructeur placé au coeur du soleil par les CIC à la fin du premier cycle, c'est tout le système solaire qui joue sa survie. Sans compter que les deux premières pages du Temps du désert font apparaître des créatures étranges, probablement extraterrestres.

La fin d'UW1 avait pu sembler un peu naïve, avec la création par Kalish de Canaan, société apparemment idyllique, capable d'apporter paix et harmonie au monde. Le début de ce nouveau cycle montre que la situation est beaucoup plus compliquée que ce que pouvait laisser présager cette fin idyllique : Canaan a certes vaincu les CIC (compagnies industrielles de colonisation) et leur dictature orwellienne. Mais elle n'a as réussi à se faire accepter des populations. Elle apparaît donc comme une armée d'occupation, qui ne reste en place que grâce à ses 300 ans d'avance technologique. Les membres de Canaan ont d'ailleurs tendance à se croire très supérieurs aux peuples qu'ils régentent, et à les mépriser plus qu'à les traiter en égaux ; ce qui conduit à des effets ravageurs, incluant des actes terroristes sanglants et aveugles. Bien entendu, toute ressemblance avec des faits tirés de l'actualité récente (ou moins récente) ne sont que pure coincidence... C'est sur un fond de situation politique déjà extrêmement tendue qu'apparaissent ces mystérieux triangles issus du soleil, alors que les scientifiques de Canaan cherchait justement à sauver l'astre solaire des dégâts dus au 'wormhole'. Nous suivons dans cet album les mésaventures de Théa, jeune descendante de Kalish, travaillant sur Mars comme professeur, en rebellion contre les membres de sa famille et leurs comprtenments militaristes et méprisants pour les populations locales.

Quant à la mise en page et au dessin, ils sont toujours aussi réussis. Compositions variées, mouvements, jeu sur les couleurs dominantes (l'ocre tirant vers le rouge pour Mars et son atmosphère étouffante, le noir pour les scènes dans l'espace, etc.), vaisseaux imrpessionants... sur ce point-là non plus, Denis bajram ne déçoit pas.

Un excellent début de cycle. Et, comme d'habitude dans ce genre de cas, cet album superbement maîtrisé donne très, très envie de connaître la suite...

samedi 28 septembre 2013

1993-2013 : Alberto Breccia, 20 ans après

Alberto Breccia est mort il y a 20 ans déjà, en 1993. À cette occasion, le site consacré au maître uruguayen a eu la bonne idée de poser quelques quelques à plusieurs personnalités du monde de la bande dessinée, auteurs, critiques... Ces entretiens sont disponibles ici. Sont déjà disponibles les entretiens avec Juan Sáenz Valiente, Carlos Nine (en espagnol et en français, traduit par votre serviteur), Lucas Nine (en espagnol seulement) et Thierry Groensteen. D'autres doivent suivre.

samedi 7 septembre 2013

Quanticafrique (Nu-Men 2), de Fabrice Neaud : Suite de l'entretien avec Fabrice Neaud

Voici la suite de l'entretien avec Fabrice Neaud à propos du deuxième tome de Nu-Men, Quanticafrique.

Le début de cet entretien est ici.

Sébastien Soleille : Un élément qui me frappe dans Nu-Men est l'attention que vous apportez aux vues panoramiques urbaines (cela commence avec la pleine page sur une métropole européenne partiellement en flammes au début de Guerre Urbaine et se poursuit tout au long du récit). Pour ces superbes paysages urbains, vous inspirez-vous des travaux d'architectes que vous appréciez ?

Fabrice Neaud : Oui. Je fais plus que m'inspirer de l'architecture existante, et notamment de l'architecture contemporaine. Concernant le commissariat du début du tome 2, je cite quasi tel quel le Phaeno Science Center de Zaha Hadid. J'aime beaucoup cette architecte d'origine irakienne. Elle a un travail à la fois monumental et organique, même si cela semble peu évident sur ce bâtiment...

Mais elle intervient également dans le design d'objets, ce qui fait que même les petits véhicules qu'empruntent Tamara et Charles à la fin de la première scène sont directement inspirés de formes sur lesquelles elle travaille, si ce n'est de véhicules qu'elle a aussi projetés. L'hôpital Boris Cyrulnik, quant à lui, est aussi une quasi citation du Leed Platinum Horizontal Skyscraper de Steven Holl. Je n'ai pas arrêté, notamment dans ce tome, de puiser dans une documentation sur l'architecture contemporaine dont je suis friand. Je dois avoir deux ou trois rayonnages complets, double épaisseur, de livres d'architecture et de paysages, urbains ou non. Le mystère s'épaissit sur l'apparition du portail gothique dans le tome 1... mais je sais exactement où je vais avec ça... et j'en rajoute une couche dans ce deuxième tome. Le lecteur saura où.

Sébastien Soleille : Pouvez-vous maintenant nous dire quelques mots de vos influences liées à la bande dessinée ? J'ai cru percevoir l'influence de Katsuhiro Ōtomo dans le premier tome (scène de l'effondrement de l'immeuble) et de certains comics Marvel (avec par exemple le personnage du "Cramé" qui fait un peu penser à "Crâne rouge"). En voyez-vous d'autres ?

Fabrice Neaud : Léo, avec l'extraordinaire triptyque Aldébaran, Bételgeuse, Antarès, Bourgeon avec Le Cycle de Cyann (même si le dernier tome me paraît bien plus faible que les précédents)... Mais j'ai beaucoup regardé Christophe Bec, que je connais personnellement. Je me suis même odieusement inspiré de certaines cases et lumières lui appartenant (pardon Christophe). Katsuhiro Ōtomo est vraiment loin de moi, maintenant... Et, honnêtement, je n'ai pas du tout fait attention à lui avec la case que vous soulevez... Au contraire, celle-ci est issue d'une documentation photographique issue du net où j'ai fait de nombreuses recherches autour des mots clefs "banlieue/émeutes/ruines/guerre/guérilla"... Ce que bien des auteurs font sans oser vraiment l'avouer. Je n'ai aucun scrupule, aucune hésitation et aucun souci à m'inspirer de toute source iconographique possible. Aussi "faciles" soient-elles en apparence.

Concernant le "Cramé" (dont je n'ai encore défini aucune identité), il fait une référence directe à Crâne rouge, c'est absolument évident... Et je dois dire que c'est un personnage assez "facile". Je le regrette un peu. Sa ressemblance avec Crâne rouge est même trop forte... Cela vient que, même s'il paraît être l'incarnation du "génie du mal" dans ces deux tomes, il n'en était rien dans mon esprit. Pour moi, c'est un sous-fifres, un personnage totalement secondaire... un pantin. Une sorte de vieil officier d'on ne sait même pas quel pays, mercenaire, psychopathe, utilisé pour ses talents de manipulateur et de chef dans un des nombreux laboratoires de la Voûte... Comme, dans mon idée, les trois tomes possibles de ce premier arc de Nu-Men ne sont qu'une mise en place, il est évident qu'il y a des dizaines d'autres laboratoires "clandestins" qui travaillent sur les mêmes expériences que celui-ci... Les Commanditaires qui règnent au-dessus de ce projet sont infiniment plus nébuleux, pervers et puissants que ce pauvre militaire dégénéré. C'est pour ça que je l'ai assez peu travaillé... et que je lui ai laissé l'apparence d'une citation directe de Crâne rouge. Je le regrette un peu... car tout le monde me dit désormais "Crâne rouge, Crâne rouge !...", en se moquant un peu, car ce personnage est infiniment moins travaillé que le vrai Crâne rouge puisque secondaire, voire tertiaire dans mon esprit. C'est de ma faute, tant pis. Non, dans les "dominants", il y a Charles et Simon qui, dans la genèse de Nu-Men, sont bien au-dessus de la mêlée. Et bien plus travaillés que ce petit tyran de pacotille. Pour moi, c'est un "petit chef" équivalent d'un harceleur moral dans une entreprise du secteur tertiaire. :)))

Mais, pour revenir à votre question initiale, je suis beaucoup plus revenu à des références franco-belges, finalement. Je me suis remis à lire des séries 46CC traditionnelles, avec un peu d'humilité. Chose que j'avais dédaignée pendant toute la vaine période des "cinq glorieuses" de la "bédéindé" (de 2000 à 2005, dirons-nous. Maintenant, c'est complètement foutu).

Sébastien Soleille : Parlons justement de votre passage de la bande dessinée autobiographique indépendante au 48 CC de SF. Le 48 CC est un exercice assez contraint (nombre de pages fixe, usage de la couleur) mais cela vous a également libéré d'autres contraintes (droit à l'image des personnes représentées dans votre Journal, besoin de s'appuyer sur une documentation précise...). Dans Nu-Men, vous avez également pu donner libre cours à votre goût pour l'architecture, dont nous avons parlé plus haut, et pour les paysages grandioses. Comment abordez-vous ce jeu nouveau de contraintes/libertés ? Du Journal à Nu-Men, avez-vous dû adapter significativement votre méthode de travail ?

Fabrice Neaud : En fait, oui et non. Et c'est un peu une erreur que de ne pas l'avoir assez fait. Nu-Men est de la fiction, il y a des contraintes liées au genre mais aussi à la forme du 48CC. Le plus difficile aura été de mettre en place le premier volume. Il est utile de mettre en place les personnages et leurs enjeux. Et j'avoue avoir été encore un peu ambitieux sur un format aussi court... Il n'y a pas moins de huit ou neuf personnages qui ont tous une importance dès ce premier tome, j'en ajoute un autre (Nuala) dans le deuxième. 48 pages, c'est un peu court. Et puis, sur le premier tome, je ne suis pas certain d'avoir réussi à bien mettre tout en place. Anton, le personnage qu'on pourrait dire principal, ne me paraît pas le mieux posé de tous. À la différence de Mstislav, son opposé, dont les enjeux sont très clairs, désormais, avec ce deuxième tome, et qui était déjà bien posé dès le premier. Anton, pour l'instant, je l'avoue, on ne comprend pas trop ses motivations... Et il se laisse un peu porter par les événements, il les subit. Je laisse supposer qu'il est très réactif concernant les enfants, ce qui induit qu'il a eu un drame enfant ou concernant un enfant qui lui était proche... mais j'aurais bien aimé développer cela un peu plus clairement dès le début pour pousser un peu mieux l'identification. Idem pour Tamara, présentée comme une "bleue" mais qui prend un peu plus d'assurance au second tome. C'est d'ailleurs presque elle qui fait avancer l'histoire... Emma est plus entière mais demeure coincée par sa fonction de médecin (pour l'instant). Tout ceci pour dire qu'en creux, on ne pose pas les identités et les enjeux de la même manière en 48 pages d'un seul premier tome ou quand on a la liberté d'une pagination plus étendue... Mais ceci est lié à la liberté de la pagination et du format plus qu'au genre.

Et, de toute façon, l'autobiographie, elle, contrairement à ce que nous ont fait finalement croire les amateurs bloggeux et autres, n'est pas un genre mais une nécessité. Pour ma part, j'ai voulu ne pas travailler différemment sur l'un comme l'autre. Mais je pense m'être un peu trompé. Mes ambitions sont un peu grandes sur un format aussi court et on ne construit pas tout à fait son récit de la même manière. Quoi qu'il en soit, je pense m'être bien rattrapé dans le deuxième tome ! On comprend mieux, un peu mieux. Les personnages sont presque tous à égalité de traitement (sauf Anton qui me paraît encore un peu "faible" niveau identification).

J'ai moins de difficulté sur les enjeux sociaux, politiques et "méta" du récit... car c'est aussi et surtout cela qui m'intéresse. Pour moi, il n'y a pas d'autonomie, de volonté propre (chez les individus) indépendantes de leur contexte socio-culturel... et c'est d'ailleurs, ce me semble, un des problèmes de la bande dessinée contemporaine et/ou de fiction (mais pas que) : on y reste souvent avec des archétypes d'individus (et je n'ai pas dit stéréotypes) qui ne peuvent simplement pas advenir à l'existence dans notre société. L'archétype du "héros", par exemple (volontaire, héroïque, courageux, capable de prendre des décisions qui changent son impact sur son entourage immédiat comme s'il n'avait jamais de foyer, d'attaches réelles etc.) est impossible dans la vie. Mais je trouve dommage que l'on continue tout de même à faire fonctionner des personnages avec ça aujourd'hui... Le héros a un métier mais il est capable de quitter son "poste" (sauf quand cela définit son poste -> policier, enquêteur...) pour une "quête"... Qui ferait ça? Ce n'est même pas lâcheté que de refuser la quête... c'est simplement normal. Difficile de respecter les arcanes du genre héroïque dans le monde contemporain.

Mais bon, je m'éloigne... Ce que j'essaie de dire, c'est qu'il existe des contraintes de genre, il est vrai, que j'ai parfois laissées de côté, à tort ou à raison. Mais je n'ai jamais pu fonctionner autrement. Après, dans le genre SF ou plutôt anticipation, je pense que mon récit ne se débrouille pas trop mal... Il faut regarder du côté de Cloud Atlas, l'adaptation du roman de David Mitchell par Lana et Andy Wachowski (Matrix), pour comprendre ce que l'on peut faire avec la SF aujourd'hui... Je trouve que c'est vraiment un film passionnant et réussi de bout en bout. Mais, peut-être par sa complexité et le "jeu" que les réalisateurs ont fait jouer à chaque acteur qui joue parfois pas moins de 6 ou 7 rôles différents, le film fut un plantage commercial complet.

dimanche 1 septembre 2013

Le Transperceneige (intégrale), de Lob, Rochette et Legrand (1984-2000)

J'ai profité de la récente publication de l'intégrale du Transperceneige pour relire le premier tome, publié en 1984, scénarisé par Jacques Lob et dessinée par Jean-Marc Rochette, et pour découvrir L'Arpenteur (1999) et la Traversée (2000), toujours dessinés par Jean-Marc Rochette mais scénarisés par Benjamin Legrand.

On ne présente plus le premier tome. Publié en feuilleton dans les pages du mensuel À Suivre, au moment des grandes heures de celui-ci, il est considéré depuis longtemps, à juste titre, comme un classique de la bande dessinée francophone de science-fiction. L'histoire de ce "Transperceneige aux mille et un wagons", ce train qui roule en "parcourant la blanche immensité d'un hiver éternel et glacé d'un bout à l'autre de la planète"et "qui jamais ne s'arrête", est effectivement d'une grande force. Suite à l'utilisation d'une arme nouvelle lors d'une guerre à la fin du XXe siècle, le climat de la Terre a radicalement changé : il règne à la surface de notre planète une température inférieure à moins 80 degrés, rendant toute vie impossible. Des personnes ont réussi à monter dans un train géant et, ainsi, à survivre à ce désastre. Elles sont maintenant prisonnières de ces wagons, la vie étant impossible à l'extérieur. Ce huis clos angoissant permet de mettre en scène des situations très riches, mêlant lutte des classes et dictature, pouvoir militaire et nouvelles religions.

Il s'agit d'un des premiers albums de Jean-Marc Rochette (qui remplaçait pour ce projet le dessinateur Alexis, trop tôt décédé), et le premier dans lequel il cherche à adopter un dessin résolument réaliste. Malgré quelques dessins encore très teintés de caricature, son dessin fait déjà preuve d'une grande maturité.

J'ai donc relu avec plaisir ce premier tome. Mais ce sont les deux suivants qui m'ont réellement impressionné et que je considère maintenant comme probablement supérieurs au premier. Le point le plus frappant au premier abord sont les progrès considérables de Jean-Marc Rochette. Son dessin a gagné en puissance d'évocation ce qu'il a perdu en netteté. Il est passé d'un très honnête dessin réaliste relativement classique à un style parfaitement original d'une grande beauté et d'une force magistrale. Le trait est charbonneux, le noir est profond, les nuances de gris apportent une profondeur et des nuances extrêmement riches.

Benjamin Legrand n'est pas en reste. Son scénario est fidèle à l'idée de Jacques Lob tout en l'enrichissant avec beaucoup d'imagination. Ce scénariste, bien qu'excellent, est malheureusmement trop rare en bande dessinée. Il a pourtant fourni un des meilleurs scénarios (avec celui d'Ici Même, de Jean-Claude Forest) de tous les albums de Tardi (Tueur de cafards) et a offert quelques autres excellentes histoires à Jean-Marc Rochette : Requiem Blanc et les deux tomes de L'Or et L'Esprit (malheureusement, cette excellent série n'a pas eu le succès qu'elle méritait : deux tomes ont été prépubliés dans À Suivre, un seul a fait l'objet d'un album et la série s'est arrêté en cours de route...).

Cette intégrale fournit une excellente de (re)découvrir l’œuvre de deux auteurs trop sous-estimés, Jean-Marc Rochette et Benjamin Legrand ; profitons-en.

mercredi 28 août 2013

Nu-Men, tome 2, Quanticafrique, de Fabrice Neaud (2013)

J'avais trouvé beaucoup de qualités à Guerre Urbaine, le premier tome de Nu-Men, série d'anticipation de Fabrice Neaud. Mais avec Quanticafrique, le deuxième volume qui vient de paraître, c'est différent. L'auteur est passé à la vitesse encore supérieure et nous offre véritablement une très grande saga de science-fiction.

Le thème qui donne son nom à la série, les transhumains (d'où le "Nu-Men", pour "New Men"), apparaît plus clairement que dans le premier tome. En 2013 déjà les progrès récents de la science, de la description du génome humain aux nanotechnologies en passant par la réalité augmentée promise par de nouveaux gadgets high-tech (lunettes Google ou autres) font entrevoir un avenir proche dans lequel l'Homme sera en mesure d'augmenter significativement ses capacités. Fabrice Neaud imagine quelques conséquences de ce transhumanisme, des recherches nécessaires pour y parvenir et des enjeux de pouvoir associés. Il en pointe également certaines dérives inégalitaires : si les puissants sont capables de créer des nouveaux hommes surpuissants, on découvre dans une scène saisissante que les plus démunis ne peuvent plus payer leur "vaccination nano" et ont le cerveau infecté par des spams qui leur font réciter sans contrôle des slogans publicitaires dénués de sens...

Fabrice Neaud n'a jamais fait mystère de ses goûts érotiques (la lecture de son Journal est assez claire à ce sujet...). Ces goûts présentent un double avantage dans Nu-Men : Premièrement, plusieurs des personnages masculins, avec leurs muscles hypertrophiés de bodybuilders, mettent en pleine lumière les fantasmes de l'auteur et rappellent, par contraste, à quel point une très grande part de la production de bande dessinée de science-fiction ou fantastique est gouvernée par d'autres fantasmes, avec la mise en scène de sempiternelles donzelles aux poitrines démesurées et aux habits masquant une surface ridiculement petite de leur généreuse anatomie... Ces poncifs sont tellement partagés qu'on en oublie trop souvent leur caractère de poncifs, justement. Le fait que Fabrice Neaud illustre d'autres fantasmes vient nous rappeler cet aspect de cliché. Le deuxième intérêt des goûts érotiques de l'auteur est qu'il parvient à dessiner des femmes sans arrière pensée érotique ; il nous offre ainsi une galerie de personnages féminins (le docteur Emma, Nuala, Tamara Savolainen, visibles dans les trois images ci-dessous) qui, loin d'être dénués de charme, sont loin des stéréotypes habituels et ont chacun une forte personnalité graphique, chose trop rare dans le monde de la bande dessinée grand public où la plupart des auteurs ne font que répéter leur idéal féminin unique dans tous leurs personnages de femmes.

Fabrice Neaud a beaucoup de choses à dire dans cette série. Les descriptions sociales et scientifiques sont fréquentes, plusieurs intrigues se nouent en parallèle, les personnages principaux sont nombreux. Le premier tome en avait légèrement pâti. Ici, plus rien de tel, Fabrice Neaud parvient à trouver un équilibre magistral entre densité des explications, avancement des péripéties et respirations du récit. En schématisant grossièrement, on peut avancer que, jusqu'aux années 1960 incluses, la bande dessinée franco-belge a privilégié la densité du récit plutôt que le plaisir de l'image : le nombre de cases par page était relativement élevé (souvent une moyenne supérieure à 8 cases par page), les bandes étaient le plus souvent régulières. À partir de la fin des années 1960, certains auteurs (Druillet et Moebius en tête) firent éclater ces contraintes, laissèrent beaucoup plus de place à leurs dessins, dans des compositions plus complexes ; ces bandes dessinées, à force de privilégier le graphisme virent souvent la densité du récit décroître fortement. Fabrice Neaud parvient dans cet album à surmonter cette opposition entre liberté laissée au dessin et densité du récit. Il multiplie les grandes cases magnifiques de paysages naturels extrêmement majestueux (pays Dogon, fosse des Aléoutiennes, supervolcan de Yellowstone) et de panoramas urbains mêlant bâtiments anciens et élégantes constructions futuristes. Ces nombreuses cases ouvrent chaque nouvelle scène, permettent d'offrir de bienvenues respirations dans un récit par ailleurs saturé d'information et enfin offrent un très grand plaisir visuel. Cependant, dans le reste des pages, l'auteur parvient à multiplier le nombre de cases, en conservant cependant une fluidité de lecture exemplaire. En alternant ainsi grandes cases aérées et compositions très fragmentées, il concilie avec maestria plaisir des yeux et un récit globalement très dense, mais sans lourdeur... Ainsi, Fabrice Neaud réussit dans cet album, dans ce cadre si contraint des traditionnelles 46 planches, à faire avancer significativement les différentes intrigues parallèles, à éclaircir quelques points (les motivations de Mstislav Popescu, l'identité des personnages en noir) et à ouvrir de nouvelles pistes (découverte du continent africain, les capacités de certains cobayes de la Voûte). En outre, les personnages principaux, quoique nombreux, prennent assez de consistance pour que le lecteur s'y attache.

Il y aurait bien d'autres choses à dire sur ce album. Je dois évoquer le dynamisme et l'efficacité de spectaculaires scènes d'actions, avec leurs corps à corps musclés dignes des meilleurs comics de super héros ; dire également un mot de la mise en couleurs très réussie de Jérôme Maffre et Delphine Rieu ; mettre en avant que l'album se clôt, dans ses cinq dernières pages, sur 3 "cliffhangers" redoutablement efficaces...

Intrigue(s) très riche(s), suspense haletant, passionnantes réflexions sur le devenir de nos sociétés dans un avenir proche, dessin magnifique, aussi bien dans les gros plans que dans les scènes de combat et les vues panoramiques... Nu-Men a maintenant tout d'une très grande série...

dimanche 25 août 2013

Quelques mots de Fabrice Neaud sur Quanticafrique (Nu-Men, tome 2)

Le deuxième tome de la série Nu-Men, intitulé Quanticafrique, vient de sortir. Je vous en parlerai plus longuement très prochainement.

À découvrir en librairie depuis quelques jours... Et les six premières planches sont disponibles sur le site de l'éditeur.

L'auteur, Fabrice Neaud, m'en a dit quelques mots...

Sébastien Soleille : "Bonjour, Nous retrouvons dans Quanticafrique la riche galerie de personnages découverts dans Guerre urbaine : Anton Csymanovic, le beau sergent laissé en mauvaise posture à la fin du tome 1, Tamara Savolainen, la petite Suzy, Emma le médecin, Mstislav Popescu et quelques autres... Pouvez-nous nous dire en quelques mots ce qui les attend dans ce nouveau tome ?"

Fabrice Neaud : ""Beau sergent?", la formule est amusante... Je ne sais s'il est "beau"... en l'occurrence, il est évident que je l'ai dessiné avec la même complaisance pour mes propres topos érotiques que bien des auteurs hétérosexuels qui, souvent, ne se posent pas la question de ce qu'ils véhiculent comme fantasme et comme idéologie concernant ce qui est "beau" ou pas, "sexy" ou non... Ici, en tout cas, je ne sais pas si j'ai dessiné un "beau" sergent... Je ne crois pas qu'il corresponde vraiment aux canons de la "beauté" masculine en cours, version Têtu, par exemple. Avec ses oreilles décollées, dont l'une est toute tordue, conséquence d'un otohématome, son pif cassé, ses yeux de cocker... et sa musculature de powerlifter excessive... je ne sais."

"Quoi qu'il en soit, Nu-Men 2 reprend le destin des personnages exactement où les a laissés le tome 1. Anton Csymanovic se retrouve quelque part en pays Dogon, Tamara commence son enquête sur sa disparition surveillée de près par le mystérieux Charles... On ne verra que très peu Suzy, qui est captive du Bunker où ont lieu les expériences faites par les nouveaux laborantins de la Voûte..."

"C'est presque davantage de destin de Mstislav Popescu qui est exploré dans ce tome... Où l'on comprend quel chantage est exercé sur lui par le "Cramé" pour qu'il poursuive sa mission, contre son propre gré... Le pauvre Mstislav est très malmené dans ce tome... Anton, quant à lui, se retrouve à débuter une sorte de parcours initiatique à travers l'Afrique du Sahara extrême (du pays Dogon où il est tombé jusqu'aux montagnes du Tibesti), accompagné, ou plutôt guidé par un nouveau personnage qui semble en connaître beaucoup sur lui et ce qui lui est arrivé au moment où il s'est retrouvé sous les décombres de l'immeuble au début du tome 1..."

"Tamara, quant à elle, dans ses nouvelles fonctions d'agent débutante au service de la Sécurité intérieure européenne (mais sans doute davantage aux services personnalisés de Charles...), prend de l'assurance... Et, en symétrie du parcours de Mstislav, commence à reconstituer doucement les pièces du puzzle de la disparition aussi bien de son supérieur et binôme Anton que de la petite Suzy..."

La suite de l’entretien dans les prochains jours...

mardi 9 juillet 2013

Fabrice Neaud et le Chant de la Terre : bande dessinée, musique et rythme

La bande dessinée s'inspire fréquemment d'autres arts, essentiellement de la littérature et du cinéma. On ne compte plus les exemples de scénaristes s'inspirant de techniques de romanciers classiques (Honoré de Balzac ou Alexandre Dumas sont une source d'inspiration apparemment inépuisable) ou en vogue ou de dessinateurs recréant des mises en scène particulièrement cinématographiques. Les liens avec la musique sont beaucoup plus rares, et sont souvent moins profonds. Lorsque de tels liens existent, ils relèvent le plus souvent de l'illustration (illustration d'une pochette de disque, d'une affiche ou d'une chanson), du documentaire (sur la création de tel chanson ou de tel album), ou bien de la chronique plus ou moins autobiographiques (souvenirs liés à l'évocation d'un morceau). (À ce sujet, on peut se référer à l' article récemment consacré à l'album collectif Rock Strips sur du9.) Il est, à ma connaissance, exceptionnel qu'un auteur de bande dessinée s'inspire de compositions musicales pour imaginer la structure et la composition de ses planches.

Les cinq pages extraites du Journal de Fabrice Neaud publiées dans la revue Bananas (Bananas (nouvelle série) n°1, numéro du printemps 2006) n'en sont que plus intéressantes. Dans ces quelques pages (initialement dessinées pour faire partie du volume 3 du Journal, puis mises de côté par l'auteur), le narrateur raconte comment il ressent physiquement l'écoute du Chant de la Terre de Gustav Mahler. Ces pages sont doublement intéressantes du point de vue des interactions entre musique et bande dessinée.

Tout d'abord, cet extrait met littéralement en image les sentiments que fait (re)naître l'écoute de ce morceau chez le narrateur, en écho aux mésaventures qu'il vient de vivre. Ces cinq pages mêlent très habilement la vie de Gustav Mahler au moment de la composition du Chant de la Terre, la partition du morceau elle-même, le ressenti physique du narrateur au moment de l'écoute et le rappel d'événements récents de sa vie et d'images évoquées par ces événements et par la musique.

Ensuite, et plus généralement, ce passage illustre de façon magistrale la façon dont Fabrice Neaud s'inspire du rythme et de la composition musicale pour influer sur l'agencement et la composition de ses propres récits. La juxtaposition explicite d'éléments de composition du Chant de la Terre et d'éléments vécus par le narrateur met en lumière des techniques d'évocation fondées sur la composition musicale fréquemment mises en oeuvre par Fabrice Neaud dans d'autres pages de façon beaucoup plus discrète. Il n'a en effet jamais caché qu'il s'inspirait souvent de la maîtrise du tempo et du rythme de grands compositeurs, notamment romantiques et post-romantiques, pour créer le rythme de ses propres récits. Alternance de moments rapides et de moments plus lents, utilisation de crescendo pour faire monter la pression, de decrescendo pour la relâcher, usage subtil des points d'orgues (souvent de grandes cases contemplatives)... Toutes ces techniques sont utilisées à la perfection par les maîtres du romantisme tardif et peuvent également servir dans d'autres média. Un des grands talents de Fabrice Neaud est justement cette science du rythme et du tempo. Le volume 3 de son Journal est notamment une merveilleuse démonstration des potentialités rythmiques de la bande dessinée (variations de tempo, crescendi et decrescendi, points d'orgue, etc.) pour éviter tout effet de lassitude dans ce long récit et pour transmettre au lecteur les fortes émotions ressenties par le narrateur.

Bien entendu, Fabrice Neaud n'est pas le seul auteur de bande dessinée à maîtriser le rythme de ses récits. Pour ne citer que deux cas célèbres, Will Eisner et Hergé furent de grands maîtres dans le domaine. Ils utilisaient beaucoup les variations de la taille des cases pour cela, comme Will Eisner l'a théorisé dans ses ouvrages théoriques et comme j'ai essayé de l'évoquer sur ce blog dans le cas d'Hergé (Tintin et le mystère de la taille des cases). Cependant, ces deux maîtres du tempo en bande dessinée ne s'inspiraient pas à ma connaissance de musique pour doser leurs rythmiques. Fabrice Neaud est donc le seul exemple qui me vient à l'esprit pour illustrer tout le parti qu'un auteur de bande dessinée peut tirerde l'écoute des grands compositeurs...

mercredi 3 juillet 2013

Quelques nouveautés attendues à la rentrée : frères Hernandez, Fabrice Neaud, Denis Bajram, etc.

Comme quasiment chaque année, j'attends impatiemment plusieurs nouveautés en bande dessinée annoncées à la rentrée.

Comme chaque année, les frères Hernandez nous concoctent le volume annuel de leur fabuleux Love and Rockets: New Stories (j'ai parlé des livraisons précédentes ici, ici, ici et ). Le sixième est annoncé en septembre et, vu la grande qualité des cinq précédents, j'ai hâte de le découvrir. Gilbert Hernandez publiera également Maria M. Le concept de cet album est intéressant : La Maria en question est la mère de Luba, personnage clé de l'univers de cet auteur, et de ses deux demi-sœurs, Fritz et Petra. Gilbert Hernandez a déjà raconté l'histoire de Maria dans un de ses chefs-d’œuvre, Poison River. Maria M raconte le film qui narre la vie de Maria, incarnée dans le film par sa propre fille, Fritz, actrice de série B (voire Z dans certains cas...). Original, non ? Cela peut donner lieu à une relecture intéressante. Le risque est que Gilbert Hernandez en profite pour tirer l'histoire vers plus de sexe et de violence gore, comme il aime le faire depuis quelques années... Nous verrons bien à la rentrée.

De ce côté de l'Atlantique, cela fleure bon la science-fiction : Fabrice Neaud a annoncé il y a quelques jours avoir terminé le deuxième volume de Nu Men, Quanticafrique (voir ici pour le premier tome). La publication en est annoncée pour fin août.

Universal War One, de Denis Bajram, avait constitué une des découvertes majeures de la fin des années 1990, hissant son auteur au panthéon des auteurs francophones. L'événement de la rentrée est donc la sortie du premier tome d' Universal War Two, deuxième cycle de six volumes (un troisième cycle, de six volumes aussi, est prévu également). Le magazine Casemate a publié deux articles à ce sujet (avec à chaque fois, un dessin de Denis Bajram en couverture), ce qui nous a permis de lire deux entretiens avec l'auteur et quelques pages de ce nouveau cycle commentées par lui.

Enfin, la fin de l'année sera l'occasion de retrouver un grand classique de la bande dessinée de science-fiction francophone : Christin et Mézières revienne avec un nouveau Valérian (même si le précédent avait été annoncé comme étant le dernier). Il s'agira de récits courts qui viennent s'intercaler entre les différents épisodes de la saga. Retrouver le trait si vif de Mézières est toujours un vif plaisir... On peut écouter Mézières en parler dans cette vidéo.

vendredi 28 juin 2013

Mort de l'éditeur américain Kim Thompson (1956-2013)

Kim Thompson, éditeur, critique et traducteur américain de bandes dessinées, est mort le 19 juin 2013, à l'âge de 56 ans.

Il n'est pas forcément très connu en France. Ce fut pourtant l'une des personnes les plus influentes de la bande dessinée mondiale depuis le début des années 1980.

Né au Danemark, élevé en partie en Europe, il a toujours eu un intérêt pour ce qui se passait des deux côtés de l'Atlantique. Parmi ses contributions marquantes à la bande dessinée, on peut citer en priorité sa participation régulière au magazine The Comics Journal, référence dans le domaine, son rôle de tout premier ordre dans la maison d'édition Fantagraphics (avec Gary Groth) et sa vocation de passeur entre l'Europe et les États-Unis, en traduisant et publiant en Amérique du Nord quelques grands classiques européens.

Il est difficile de surestimer l'importance de Fantagraphics depuis sa création ; il s'agit en effet peut-être du meilleur éditeur de bande dessinée au monde depuis 40 ans. Son catalogue est ahurissant de qualité : il regroupe les plus grands auteurs du comics américain underground ou d'auteurs, de Robert Crumb (son intégrale) aux frères Hernandez (Love and Rockets) en passant par Chris Ware (les premiers volumes de l' Acme Novelty Library), Dan Clowes (Eightball, Ghost World), Jessica Abel et bien d'autres. Fantagraphics a également entrepris de rééditer les intégrales de certains des plus grands classiques américains, souvent introuvables depuis longtemps, voire jamais édités complètement : George Herriman et son fabuleux et surréaliste Krazy Kat, Charles Schulz et ses Peanuts, Hal Foster et son Prince Valiant, le Picsou de Carl Barks, le Mickey de Floyd Gottfredson, Winsor McCay et son Little Nemo, Popeye d'Elzie Crisler Segar, Pogo, de Walt Kelly et bien d'autres encore.

En complément à ce déjà fabuleux catalogue, Kim Thompson y a introduit ses classique européens préférés, qu'il a souvent traduits lui-même : Joost Swarte, David B., Émile Bravo, Killoffer, Jacques Tardi, Lewis Trondheim, Nicolas Mahler, Igort, Jason, Max, Maurice Tillieux, Macherot...

Merci infiniment à ce grand monsieur. Sans lui, la bande dessinée mondiale serait différente, probablement beaucoup moins riche...

mercredi 22 mai 2013

Mort du compositeur Henri Dutilleux (1916-2013)

Je viens d'apprendre la mort du compositeur français Henri Dutilleux.

J'apprécie beaucoup ses oeuvres orchestrales et concertantes (sa Symphonie n° 2, de 1959, Métaboles, de 1965, The Shadows of Time, de 1997, Tout un monde lointain, de 1970), d'une grande richesse instrumentale. Il est parvenu à concilier une certaine modernité à une relative accessibilité de ses oeuvres, ce qui a très certainement contribué à faire de lui un des compositeurs français du XXe siècle parmi les plus joués et les plus renommés.

dimanche 19 mai 2013

Marble Season, de Gilbert Hernandez (2013)

En plus de la série des Love and Rockets, qu'il a entreprise en 1981 avec ses frères, Gilbert Hernandez publie également des romans graphiques indépendants. Certains sont très trash (un des plus récents met en scène une femme qui passe son temps a tuer des zombies en leur explosant littéralement la tête...), beaucoup trop pour moi. Mais il dessine aussi de superbes récits d'enfants. Il a ainsi publié il y a quelques mois The Adventures of Venus, mettant en avant un des nombreux personnages de sa grande fresque tournant autour du village de Palomar et de l'inénarrable Luba et sa famille.

Marble Season est particulier dans la mesure où la teneur autobiographique est très marquée : ce Huey, fan de comics, avec ses deux frères, qui vit dans les années 1960, dans une banlieue où coexistent des Blancs et des Hispaniques, ressemble beaucoup au jeune Gilbert Hernandez.

Gilbert nous livre une suite de saynètes, dans un style extrêmement dépouillé : six cases de même taille par page, ni voix off, ni texte narratif, des décors réduits au minimum, des adultes invisibles...

Ce qui intéresse Gilbert Hernandez, ce sont les relations entre les enfants, leurs jeux parfois étranges, leur évolution d'un stade réellement enfantin vers des préoccupations pré-adultes. La subtilité du récit, l'art de la narration, permettent de ressusciter avec beaucoup de finesse le monde de l'enfance, ses rêves, ses angoisses et ses interrogations (morales notamment).

Encore une grande réussite.

dimanche 12 mai 2013

La galerie des illustres, hommages à Spirou (2013), Denis Bajram et de nombreux autres

Les éditions Dupuis font les choses en grand pour les 75 ans de leur personnage emblématique, Spirou. Je ne citerai pas toutes leurs initiatives mais dirai aujourd'hui simplement un mot de La Galerie des Illustres : 200 hommages en une planche à Spirou, par des auteurs pour la plupart célèbres et talentueux.

Je ne les évoquerai bien entendu pas tous mais le panel retenu m'a frappé par sa diversité et sa qualité.

Certes, certaines planches sont anciennes, comme l'excellente parodie de Lucky Luke par Gotlib, datant des grandes heures de la Rubrique-à-Brac, ou comme l'affiche dessinée par André Juillard pour le festival d'Angoulême.

Certains auteurs parmi les plus anciens évoquent l'époque où choisir entre les magazines de Spirou, Tintin ou Vaillant relevait d'un choix politique et idéologique (Baru, Baudoin, toujours excellents).

J'ai apprécié également la planche inattendue de Tome et Janry. Au lieu de céder à la facilité avec leur Petit Spirou, ils rendent un vibrant hommage à un de leurs anciens, Dégotte, qui fut dépressif avant de ce suicider...

La planche qui m'a le plus séduit est celle de Denis Bajram, dont l'œuvre pourrait pourtant sembler éloignée de l'univers du groom de Marcinelle. Dans cette page, étonnante d'intelligence et d'élégance dans la composition et la mise en couleurs, l'auteur d'Universal War 1 imagine un futur proche dans lequel Zorglub a imposé ses lois. Cette vision est à la fois extrêmement fidèle à l'univers de Franquin et Greg, très réaliste et fait froid dans le dos. Un grande réussite.

PS : Ces hommages sont disponibles en ligne : http://www.spirou.com/illustres/

jeudi 4 avril 2013

Fred, le créateur de Philémon, est mort

Fred, créateur de Philémon, du Petit Cirque, du Corbac aux baskets, de Timoléon (qui voyage dans le temps pour de l'argent, avec des dessins d'Alexis), du Manu Manu, de tout l'univers des lettres de l'océan Atlantique et de bien d'autres fantastiques inventions, grand prix de la ville d'Angoulême (en 1983), est mort hier, 2 avril, à 82 ans.

Il venait de publier son ultime album, qui bouclait les aventures de Philémon, Le Train où vont les choses.

D'abord plutôt spécialisé dans le dessin de presse, il cofonda Hara Kiri en 1960. En 1966, suite à une interdiction de publication de Hara Kiri, il proposa les 15 premières planches de Philémon (Le Mystère de la clairière aux trois hiboux) au journal de Spirou, qui refusa, puis à Pilote, ou René Goscinny, avec son flair habituel, accepta en un quart d'heure. Son style déstabilisait de nombreux lecteurs, que ce soit par le caractère joyeusement absurde de ses histoires ou, surtout, à cause de son dessin inhabituel. Il écrivit alors de nombreux scénarios pour d'autres dessinateurs, dont Alexis, pour la superbe série Timoléon, récit de deux escrocs qui cherchent à s'enrichir grâce au voyage dans le temps. Cependant la série Philémon finit par s'imposer, au long des voyages dans les différentes lettres de l'océan Atlantique, jusqu'en 1987. Après quelques années éloignées de la bande dessinée (cinéma, télévision, chanson...), il publia quelques autres chefs-d’œuvre, L'Histoire du corbac aux baskets (Alph'Art du meilleur album à Angoulême en 1994), une adaptation du Journal de Jules Renard, L'Histoire du conteur électrique, jusqu'au retour final de Philémon cette année...

Fred était l'un des plus grands poètes de la bande dessinée. Ses histoires reposaient sur une logique de l'absurde délicate et magique. Il fut également un infatigable découvreur de formes, renouvelant sans cesse l'usage des codes de la bande dessinée, manipulant les cases, notamment, sans guère d'équivalent depuis Winsor McCay (dans Little Nemo).

Fred a maintenant rejoint Timoléon, égaré dans les méandres du temps, et Philémon, perdu dans les vagues de l'océan Atlantique dans les dernières planches du Train où vont les choses. Son œuvre reste. Merci, Monsieur Fred et bon vent.

mercredi 27 mars 2013

Abymes t 3, de Valérie Mangin et Denis Bajram (2013)

De nombreux angles sont possibles pour aborder le troisième volume du triptyque Abymes de la scénariste Valérie Mangin et dessiné, pour ce dernier tome, par Denis Bajram.

Cette trilogie est constitué de trois albums basés sur des mises en abyme, emboités les uns dans les autres à la manière de poupées gigognes : Dans le premier volume, Honoré de Balzac est victime d'une chronique qui révèle tous ses secrets ; dans le second tome, Henri-Georges Clouzot tourne un filme sur la vie de Balzac, mais telle que l'a racontée Mangin dans le premier livre ; dans le troisième tome enfin, Valérie Mangin elle-même, personnage de son propre récit, découvre les volumes de ce triptyque qu'elle n'a pas encore imaginé... Avec une telle trame, le risque est double : premièrement l'auteur risque de s’emmêler les stylos (ou la souris) et d'égarer le lecteur dans de vains labyrinthes. Mais Valérie Mangin est suffisamment habile pour ne pas se perdre dans ses propres artifices, comme elle a pu le montrer notamment dans Trois Christs, autre jeu formel en forme de triptyque (le même épisode est raconté trois fois mais en partant de trois hypothèses métaphysiques différentes), ou dans Alix Senator, brillant exercice de style revisitant doublement les classiques (Alix, bande dessinée classique ayant accompagné l'enfance de Valérie Mangin, ainsi que celle de nombreux autres lecteurs, et l'histoire de l'empire romain, moment ô combien classique de l'Histoire occidentale...). Le deuxième risque était plus sérieux : à force de fonder des histoires sur des jeux formels, si brillants soient-ils, en construisant ainsi le récit sur cette mise en abyme elle-même, le risque était grand de déboucher sur un album brillant intellectuellement mais rébarbatif et désincarné... Il n'en est rien : l'album se lit d'une traite, le suspens va grandissant jusqu'aux dernières pages pour conduire à un dénouement inattendu et grandiose.

J'évoquais en introduction d'autres angles approches pour cet album. L'exégète spécialiste de l’œuvre de Denis Bajram (dessinateur mais aussi co-auteur du synopsis de cet album) et de Valérie Mangin pourra s'amuser à analyser les riches réminiscences de thématiques chères à ces deux auteurs (je ne m'étends pas sur ce sujet, de peur de déflorer quelques rebondissements inattendus...).

Un autre point marquant de l'album est le dessin de Denis Bajram. Celui-ci, comme à son habitude, a effectué toute la mise en image informatiquement. Il maîtrise parfaitement son outil et, si l'on reconnaît sans mal son style, a adopté un style d'encrage et de mise en couleurs très différent de celui d'Universal War ou de Trois Christs. L'absence de traits noirs pour délimiter les dessins, l'inclusion d'images importées (notamment des couvertures d'albums de bande dessinée), l'utilisation abondante de photographies comme base de travail, notamment pour les décors (Paris, Bruxelles, Angoulême et Bayeux principalement) et les portraits de personnages "réels", ainsi que le traitement très réaliste de la lumière donnent un aspect très "photographique" à son dessin. Tellement photographique que l'on pourrait se croire parfois davantage dans un roman photo que dans une bande dessinée traditionnelle. Ce n'est nullement une critique ; bien au contraire, j'ai trouvé intéressant que, sur ce point graphique également, cet album brouille les frontières entre réalité et fiction...

Valérie Mangin et Denis Bajram n'ont jamais eu peur de bousculer leurs lecteurs. Ils le font encore une fois dans la conclusion de ce triptyque, brouillant les frontières entre récit formaliste et thriller intimiste, entre fiction et autobiographie, entre dessin et photographie... Une riche et agréable expérience pour le lecteur...

jeudi 14 mars 2013

Susceptible, de Geneviève Castrée (2012)

J'avais acheté Susceptible, de Geneviève Castrée, quasiment dès sa sortie. Cet album paraissait dans un contexte particulier : il s'agissait en effet du premier livre publié par L’Apocalypse, la nouvelle maison d'édition fondée par Jean-Christophe Menu après son départ de L’Association. Pour diverses raisons, le livre est resté sur une pile pendant plusieurs mois et je viens à peine de le lire.

Comme souvent avec ce type d'ouvrage autobiographique, je ne peux m'empêcher de m'interroger, probablement un peu vainement, sur ce qui m'y plaît : est-ce une réelle valeur esthétique, ou bien avant tout une qualité de témoignage ? Mais dans quelle mesure cette question est-elle réellement pertinente ? Quoi qu'il en soit, cet album m'a vraiment séduit. La narratrice relate son enfance et son adolescence québécoise, entre sa mère, avec qui elle vit près de Montréal, et son père, qui vit à moitié reclus en Colombie britannique et dont, enfant, elle ne parlait même pas la langue (elle étant francophone, lui anglophone). Elle évoque ses racines familiales, sa relation intime mais difficile avec une mère qui n'est pas toujours la plus adulte des deux, ses difficultés avec les amants de sa mère, etc.

Le ton est suffisamment distant pour montrer que de l'eau a passé sous les ponts et pour ne pas tomber dans le mélo, mais assez proche pour que l'on puisse partager ses tourments. Le dessin est sensible et élégant. Les chroniques autobiographiques en bande dessinée fleurissent depuis quelques années ; peu ont la subtilité de celle-ci.

mardi 5 mars 2013

Bananas no 5 (2013)

Je viens de terminer la lecture de la cinquième livraison de Bananas, la revue critique consacrée à la bande dessinée d'Évariste Blanchet. Comme d'habitude, ce numéro est instructif, agréable à lire et peut susciter de nombreuses discussions.

Toujours éclectique, le sommaire l'est cependant moins que les fois précédentes : comme le fait remarquer Évariste Blanchet dans son éditorial, il n'y a pas, cette fois-ci, d'articles consacrés à la bande dessinée contemporaine (Évariste Blanchet est notamment un grand admirateur de Fabrice Neaud, Xavier Mussat ou Frédéric Poincelet depuis leurs débuts). On pourra néanmoins se reporter au site Internet de Bananas pour y lire des chroniques des derniers livres de Fabrice Neaud, Guerre Urbaine, et Frédéric Poincelet, Le château des ruisseaux.

Nous trouvons au sommaire de ce numéro des articles sur des classiques indémodables (très bonne analyse de l'intégrale de Jerry Spring, deux courts articles sur un proche d'Hugo Pratt, un entretien avec un auteur ayant travaillé avec René Goscinny), sur de la bande dessinée populaire (un entretien avec Jean Graton, auteur de Michel Vaillant) et des réflexions théoriques (deux longs articles, très clairs et bien argumentés, de Renaud Chavanne).

À l'heure où la plupart des bonnes revues critiques papier sur la bande dessinée ont disparu depuis des années, la parution de la livraison annuelle de Bananas est toujours une bonne nouvelle.

mercredi 27 février 2013

Le train où vont les choses, Philémon 16, de Fred (2013)

Il est difficile d'aborder Le train ou vont les choses comme un album normal. C'est le premier album de Philémon depuis 25 ans (Le Diable du peintre date de 1987), mais ce n'est pas le plus important dans la mesure où Fred nous a offert plusieurs chefs-d’œuvre dans l'intervalle (L'Histoire du Corbac aux baskets, L'histoire du conteur électrique, etc.). Non, c'est surtout le dernier album de Philémon, et très probablement le dernier de Fred... En effet celui-ci, suite a des problèmes de santé, ne parvient plus à dessiner. Il n'a d'ailleurs réussi à terminer que 28 pages pour ce nouvel album. Il a ensuite dû se résoudre à réutiliser des pages plus anciennes (les premières planches du Naufragé du A, le premier album de Philémon, ce qui est une belle façon de conclure la série, en bouclant la boucle...).

Ce dernier album paraît donc relativement court... Mais est-il réussi pour autant, me demanderez-vous ? Ne vous inquiétez pas... Fred est toujours Fred. Il parvient même à surmonter la panne d'inspiration dont il a souffert pendant la difficile gestation de cet album en l'intégrant dans le récit : Philémon rencontre un engin étrange, la Lokoapattes. C'est elle qui fait avancer le train ou vont les choses. Malheureusement elle est tombée à court de carburant et est sortie du tunnel imaginaire. Or elle carbure a l'imagination. Monsieur Barthélémy et Philémon vont donc lui raconter des histoires...

J'ai retrouvé avec toujours autant de plaisir la logique délicieusement absurde de Fred, son humour si subtil. Et son dessin tellement atypique, bourré de reproductions de gravures, est toujours aussi plaisant.

Une digne, bien qu'un peu courte peut-être, conclusion à un des chefs-d’œuvre de la bande dessinée francophone. Merci Monsieur Fred.

dimanche 24 février 2013

Michelangelo Antonioni et la critique

Michelangelo Antonioni est considéré depuis les années 1960 comme un des principaux représentants du cinéma moderne européen (avec Alain Resnais, Jean-Luc Godard et quelques autres). Son œuvre des années 1960, de L'Avventura au Désert Rouge, notamment, a particulièrement marqué les esprits. Fort de cette reconnaissance, et craignant de se répéter, il a donc filmé quelques films très différents après ces chefs-d’œuvre de la première moitié des années 1960.

Cependant la critique n'a pas forcement apprécié ce renouvellement de l'œuvre à sa juste valeur et son appréciation de l'ensemble de l’œuvre est restée en très grande part, encore maintenant, focalisée sur les qualités les plus marquantes des films jusqu'à L'Eclipse, passant très souvent à côté des qualités non moins marquantes qu'Antonioni a développées ensuite.

Je viens ainsi de terminer un livre, par ailleurs assez intéressant, sur l’œuvre d'Antonioni. L'auteur évoque longuement le grand talent du cinéaste, en abordant notamment ses mouvements d'appareil longs et complexes et son mode de narration inhabituelle (Antonioni aborde souvent rapidement, voire omet complètement les événements qui seraient les points forts chez un autre cinéaste : pourquoi Anna a disparu dans L'Avventura, quelle est l'explication des intrigues pseudo-policières de Blow-Up ou d' Identification d'une femme, etc.). Le livre décrit également la vision d'Antonioni du sentiment amoureux, éphémère et instable ; sa psychologie phénoménologique (les personnages sont surtout connus par leur comportement, plus que par des explications psychologiques) ; les difficultés de communication entre les personnages, etc.

Tout cela est fort intéressant, bien entendu. Mais ne faudrait-il pas ajouter qu'Antonioni a ensuite délaissé les riches bourgeois italiens (avant de les retrouver 18 ans plus tard dans Identification d'une femme) pour décrire l'élan de la jeunesse mondiale de la fin des années 1960, notamment dans Blow-Up et surtout dans Zabriskie Point, qui est à mon avis un des films qui dépeint le mieux les déchirures de la jeunesse américaine de l'époque, entre pacifisme et révolte violente, entre consumérisme et rêve d'absolu ? Qui mieux que lui (et que Jean-Luc Godard dans La Chinoise) a réussi à dépeindre cet état d'esprit si profond mais caché aux yeux de l'Histoire derrière quelques manifestations extérieures particulièrement visibles, comme Mai 68 en France ?

Pour cette exploration d'un monde nouveau pour lieu, la jeunesse, le monde hors de l'Italie, Antonioni a utilisé de nouveaux moyens. Il a notamment donné plus de place à la musique, peu mise en avant dans ses films précédents. Dans Blow-Up, Herbie Hancock fournit la bande originale et le personnage principal assiste à un concert des Yardbirds, avec Jeff Beck à la guitare. Et, surtout, Zabriskie Point est un film avec une des meilleures bandes originales de l'histoire du cinéma (avec notamment 2001, Odyssée de l'espace). Pas parce que la musique est une des plus esthétiques en soi ; mais parce que la musique d'un film a rarement été mieux adaptée au récit, n'a quasiment jamais aussi bien soutenu le propos du réalisateur. Il faut revoir le ballet de la voiture et de l'avion dans le désert, la scène d'amour dans le désert, l'explosion fantasmée de la villa. Dans ces trois scènes, parmi d'autres, la musique renforce et soutient la narration de façon extraordinaire (il y a bien un chapitre sur les bandes sons d'Antonioni dans le livre que je viens de lire ; mais Zabriskie Point n'y est même pas abordé...). Il est intéressant d'ailleurs, de lire comment les Pink Floyd, qui ont écrit une grande partie de cette bande son, ont vécu l'expérience. Ils ont trouvé les directives d'Antonioni obscures ; ils l'ont ensuite observé monté leur musique, la modifiant donc, de façon unilatérale ; ils n'ont pas réellement perçu à quel point Antonioni partait de leurs compositions comme matière première pour en tirer une bande son parfaitement adaptée à son film... Sans être aussi marquante, la musique électronique d'Identification d'une femme vient soutenir la froideur des rapports humains, avec les lumières blafardes et le brouillard...

Dans tous ces films, Antonioni parvient de manière exemplaire à capter l'air du temps, mais sans sacrifier a la mode. Blow-Up et Zabriskie Point sont à la fois parfaitement datés et localisés mais n'ont pas pris une ride. Antonioni y a gravé la quintessence d'une époque sans sacrifier à des phénomènes de mode éphémères qui auraient été si vite dépassés. Après les difficultés de communication dans les couples de bourgeois italiens, Michelangelo Antonioni s'est réinventé au contact de la jeunesse mondiale. Il est dommage que relativement peu de critiques s'en soient rendu compte...

vendredi 15 février 2013

Big Questions, d'Anders Nilsen (2011)

Big Questions frappe d'abord par son ambition : un pavé de plus de 500 pages, réalisé en une quinzaine d'années (comme nous l'explique l'auteur dans sa postface) et un sujet inhabituel : les premières pages nous montrent des pinsons (graphiquement tous identiques ou presque, mais dotés de personnalités bien distinctes) qui mangent tout en se posant de grandes questions métaphysiques sur la vie en général et leur existence en particulier.

De ces situations cocasses, l'auteur tire un parti très intéressant pendant quelques pages : le décalage entre la gravité des questions posées et la trivialité des situations a fait naître chez moi un mélange de sourire et de réflexion. Bien vite cependant l'intervention de l'homme vient soutenir l'intrigue : La femme qui vit à proximité des oiseaux meurt, laissant son fils débile sans soutien ; un avion lâche une bombe, qui n'explose pas et qui est considérée comme un oeuf géant, voire un don du ciel par certains oiseaux ; enfin un avion s'écrase sur la maison de la femme et de son fils ; l'aviateur sort indemne de cet accident et est confronté aux comportements primaires du fils et à l'étonnement des oiseaux, tournant chez certains à l'adoration. Une grande partie de ces événements est vue par les yeux des pinsons et de quelques autres animaux, merles, chouettes ou serpents. La communauté des pinsons réagit diversement à ces événements, des clans se forment, des chefs apparaissent. La dimension métaphorique et les rapprochements avec les phénomènes de groupe humains sont évidents.

L'auteur prend son temps, suit le rythme lent et saccadé des sautillements des oiseaux. Il parvient à décrire des interactions entre 'individus' assez complexes alors que ses codes graphiques sont volontairement très limités.

Voici donc un album original, avec des partis pris narratifs intéressants, qui procure une expérience de lecture inhabituelle : je n'ai jamais ressenti autant d'empathie pour des pinsons...

vendredi 8 février 2013

Les mystères des différentes versions de Barbarella, de Jean-Claude Forest

En lisant L'Art de Jean-Claude Forest ou certains messages du blog Dans la bulle, j'avais appris que les aventures de Barbarella avaient connu plusieurs versions, au moins le premier épisode. Mais ce n'est qu'après avoir lu l'intégralité de la version originale de ce premier album, publié en 1964 au Terrain Vague, que je me suis rendu compte de l'ampleur des modifications (en fait il ne s'agit pas tout à fait de la première version, puisqu'elle comprend déjà des variations par rapport à celle publiée en 8 épisodes dans V Magazine entre 1962 et 1964 ; elle passe notamment de 64 à 68 planches ; il semble également que Barbarella soit plus habillée dans V Magazine).

Faisons donc le point sur ces évolutions. La première édition était en bichromie (avec une couleur différente pour chaque épisode) et Barbarella s'y dénudait déjà souvent. Les éditions suivantes furent celle publiée par Losfeld en 1968, au moment de la sortie du film de Vadim, avec Jane Fonda dans le rôle titre. Il y eut ensuite les rééditions chez Dargaud, en 1982, puis aux Humanoïdes Associés, en 1994. À part quelques changements mineurs, on compte trois versions significativement différentes : celle de 1964, celle de 1968 et une troisième ; pour cette dernière, je pense que les retouches datent de la réédition chez Dargaud, mais comme je ne connais pas l'album de Dargaud, je n'en suis pas absolument certain...

L'essentiel des modifications sont bien synthétisées dans les trois versions du premier dessin du septième chapitre (page 53), comme on peut le voir dans le montage ci-dessous, que j'ai emprunté au blog Dans la bulle, dont je parlais déjà plus haut.

Entre les versions de 1964 et de 1968, les couleurs changent et, surtout, Barbarella est souvent rhabillée (on surfait sur le succès du film aux États-Unis et il ne fallait probablement pas effaroucher les lecteurs anglo-saxons) : des traits discrets ont été ajoutés pour suggérer des culottes et des soutiens-gorges chaque fois que l'on voyait les fesses ou les seins de l'héroïne. Jean-Claude Forest a opéré des retouches bien plus significatives pour la version suivante : les sous-vêtements ajoutés en 1968 ont été supprimés, le volume des seins et des fesses de Barbarella a augmenté, les mains qui cachaient parfois partiellement sa nudité ont été effacées. La bichromie a été abandonnée pour laisser la place au noir et blanc. La couleur permettait de donner un certain volume au dessin ; pour pallier son abandon, Forest a abondamment hachuré ses dessins et noirci certains arrières-plans. Enfin, le visage de Barbarella a été systématiquement modernisé (chaque fois qu'il était vu de suffisamment près en tout cas) pour qu'elle ressemble davantage à ce qu'elle était dans le 3e volume de ses aventures (Le Semble Lune) : il devient moins fin, l'aile du nez est plus visible, le menton est moins pointu, un peu plus massif, les cheveux sont moins abondants mais gagnent en volume ; Barbarella y gagne en maturité.

Parmi d'autres changements moins notables, on peut noter, comme on le voit sur les deux dessins ci-dessous que la chevelure des jeunes premiers gagne aussi en volume.

Certains costumes de Barbarella ont été redessinés. Au lieu de changer de tenue, elle a presque toujours la même combinaison intégrale, qu'elle aura aussi dans les albums suivants.

En voyant ceci, je me suis posé deux questions : Quelle est la meilleure version, en tout cas celle que je préfère ? La réponse n'est pas aisée. Dans la version de 1964, Jean-Claude Forest est encore sous l'influence des dessinateurs français de la presse de charme, ses collègues de V Magazine notamment. Le dessin, certains costumes en particulier, peuvent sembler un peu datés. En outre il a dessiné cet album à une époque de forte activité pour lui et certaines planches souffrent sans doute d'une trop grande rapidité d’exécution.

Cette version initiale a cependant globalement beaucoup de charme, un peu désuet parfois. La version de 1968, tout en rhabillage, présente peu d'intérêt particulier. Dans celle de 1980, modernisée, certains gros plans de Barbarella ont perdu beaucoup de charme, comme on peut le voir sur la case ci-dessous, extraite de la page 45.

Le plus grand défaut de la version des Humanos (je ne sais pas si c'est la même chose pour celle de Dargaud) est la mauvaise qualité de l'impression. Est-ce dû à la suppression des trames, à un excès de hachure, au passage d'une version couleurs chez Dargaud à une version N&B aux Humanos, ou tout simplement à une mauvaise impression ? toujours est-il que les noirs manquent énormément de netteté ; le dessin paraît souvent confus, la lecture en est même parfois légèrement difficile. Quelle différence avec de bonnes reproductions des originaux de Forest ! Quel gâchis !

Et la deuxième question est la suivante : ces modifications ne sont jamais explicitement mentionnées dans les albums, l'impression rend la lecture plus confuse et parfois difficile ; quelle est la responsabilité de Forest là-dedans ? Ces modifications lui ont-elles été imposées par des éditeurs peu scrupuleux ? A-t-il accepté pleinement certains de ces défauts qui ne rendaient pas du tout justice à son immense talent de dessinateur en général et d'encreur en particulier ? Je n'en ai aucune idée...

P.S. de juillet 2014 : pour plus de détails sur les évolutions des différentes versions du premeir album, on pourra se reporter ici.